Marseille, Strate Stadt, d’après photo Neubaugebiet in Marseille, Robert B. Fishman, Ecomedia, C3455, 20110320, Photomontage Pur 2019.[/caption]

Une petite série d’images de Marseille, pour introduire un exposé plus long sur la ville, à venir…


Cour de marbre vue depuis la cour royale du Château de Versailles et Sommet de l’Union Européenne des 10 et 11 mars 2022, collage Pur 2022.

On se trompe peut-être, mais sur les marches de la cour de marbre du château de Versailles, nos dirigeants semblent accueillir avec presque autant de soulagement que de gravité le retour – qu’on espère temporaire – du «  tragique de l’histoire  », et celui – qu’on espère durable – du réel et de la politique. On se trompe sans doute mais ils semblent bien satisfaits d’avoir, enfin, quelque chose à faire qui ne soit pas de pure représentation, qui ne soit pas pour la montre, mais contre elle. Je leur adresse tous mes vœux pour qu’ils apprennent vite leur nouveau métier… À Versailles, vraiment  ?

Aldo Rossi (1931-1997), Reichlin, Reinhart et Consolascio, La ville analogue, trente-septième Biennale de Venise, 1976, et photo de Tristan Fewings, Vente aux enchères, Sotheby’s, 21 juin 2019, Collage Pur 20210121.


L’analytique de l’urbanité se fera, par tradition plutôt que par conviction, en quatre moments, aux titres de la quantité, de la qualité, de la relation et de la modalité :
– au titre de la quantité, l’urbanité est un rapport social désaffecté ;
– au titre de la qualité, l’urbanité est un savoir-vivre improvisé ;
– au titre de la relation, l’urbanité est de libres allégeances ;
– au titre de la modalité, l’urbanité est un potlatch dépersonnalisé.
Chaque moment sera décomposé en quatre séquences : histoire ; opinion ; théorie ; pratique.

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1922-2022, Désemmasqués  !
d’après René Magritte, Les amants, (1928), Le Corbusier, Unité d’habitation, (1952), et Renzo Wieder, restauration de l’église des Réformés, (2020).


Meilleurs vœux.

James Tissot (1836-1902), Le départ de l’Enfant Prodigue, 1863, Recadrage Pur 2021.


Une brève intervention à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille qui, à l’occasion de la remise des Diplômes d’État d’architectes, eut l’aimable attention d’inviter les enseignants et les administratifs qui sont partis à la retraite pendant le confinement. Dans le temps imparti, et de joyeuses circonstances, j’ai amputé mon propos. Ce qui ne fut pas dit figure ci-dessous en caractères gris.

Je n’excluais pas la possibilité d’avoir à dire quelques mots, sans savoir combien de mots, et à qui. Ça me turlupinait tant qu’avant-hier, j’ai fait un rêve banal et pénétrant. Je suivais un chemin étroit et sinueux dans une pinède plus verte et plus pentue que celle de Luminy, menant à l’école d’architecture, pour une sorte de conférence occasionnelle. J’arrivais dans l’amphi Puget, plein comme un jour de rentrée, je commençais à parler, quand un étudiant du premier rang se levait, parlait fort, sans que je ne puisse rien comprendre, parce que je terminais ma phrase en même temps qu’il commençait la sienne. En haut des gradins, une étudiante s’est levée et, encore plus fort, elle m’a interpellé  :
— Cet étudiant vous parle, vous devez l’écouter et respecter sa parole.
Alors, en quittant la table, sur la gauche, je mettais un genou à terre pour m’excuser.
L’étudiant du premier rang le prit mal, il me dit que je me moquais de lui – il n’avait pas tord – et il quittait la salle. Et après-lui, par petits groupes, tous s’en allaient.
J’avais un mal de chien, le genou gauche écrasé et une crampe à la cuisse droite. Je me disais  :
— Quand ils seront tous partis, qui va m’aider à me relever  ?

Je me suis réveillé. Ce n’était qu’un cauchemar. Avant même d’en être soulagé, ma première pensée fut un étonnement : je ne me souvenais pas avoir jamais fait un rêve aussi réaliste. Sa seule invraisemblance était qu’à mon âge, dans mon état, je puisse mettre un genou à terre sans me casser la figure. Pour le reste, j’ai déjà suivi ce chemin sinueux à l’université de santa Cruz, en 1974. J’ai déjà vu des enseignants devoir présenter des excuses publiques, sur des vidéos concernant l’Evergreen State College, en 2017. J’ai déjà parlé devant des amphis presque vides. Et même si nous ne sommes pas aux États-Unis, même si nous ne sommes pas encore à l’université, pendant mes dernières années d’enseignement, j’ai déjà renoncé à certains propos, à certaines hypothèses, pour ne pas trop fâcher les étudiants.

C’est difficile, parce qu’enseigner l’architecture, ou toute autre discipline qui n’a pas encore de conclusions définitives, c’est exposer un savoir incertain, une recherche en cours, une divagation, une errance. C’est dessiner ou parler un peu au hasard, en attendant de trouver la faille nécessaire pour percer à jour le problème posé. Faire ça en public, c’est toujours un peu obscène, ça ne va pas sans excès, sans dérisions et sans dérives.

Carlo Scarpa, grand architecte, immense enseignant, en dit quelques mots dans une correction d’atelier : «  Vous allez dire « pourquoi est-ce qu’il fait toujours des plaisanteries  ? » Je fais des plaisanteries parce que sinon je devrais vous donner des coups de bâton, je devrais sortir mon fouet. Je fais des plaisanteries parce que je pense avec terreur, comment se fait-il qu’il y ait des gens qui se sont mis dans la tête d’être architectes  ; et si je plaisante, je peux dire les énormités que je dis et, en même temps, je me sens pardonné. D’accord  ? Parce que tous vous comprenez que je plaisante, non  ? Mais imaginez donc, si on perdait une demoiselle comme vous, ça serait un crime, comment peut-on dire, de lèse-esthétique. Tafuri, pourtant, ça me plairait qu’il s’enlise. D’ailleurs, il est lourd, il a du ventre, il descendrait plus vite  »

Peut-en encore rire de tout  ? «  Oui, disait Desproges, mais pas avec tout le monde.  !  » Ici et maintenant, on ne peut plus plaisanter avec une majorité des étudiants, qui sont fragiles, et graves sérieux, à juste titre, souvent. Pas avec tous les enseignants. Et pas souvent avec l’administration.

Peut-on encore enseigner l’architecture  ? Oui, dirais-je, sous d’autres formes, d’apparences plus strictes et de fantaisies mieux dissimulées. J’ai toute confiance en mes jeunes collègues praticiens pour découvrir de nouvelles façons de transmettre leurs gais savoirs. Et je rends hommage aux futurs diplômés d’État qui, j’en suis persuadé, ont acquis la part de folie qu’il faut pour être architecte.

J’ai rêvé que ce n’était pas moi qui quittais l’école, mais que c’était vous qui en partiez. Bravo  !

JamesTissot (1836-1902), Le retour de l’Enfant Prodigue, 1862, Recadrage Pur 2021.

D’après Abel Grimmer (1565-1630), Tour de Babel et Filippo Brunelleschi (1377-1446), Dôme de Florence, pur 2013.

« Il n’y a pourtant rien de plus contraire à l’esprit de la ville que d’accepter l’imprévisible. »[1]

Extraite de son contexte, cette petite phrase culottée, paradoxale, incroyable, il faut la relire pour en savourer l’énigme. Qui a pu croire que la ville – en fait ou en esprit, qu’importe – n’accepte pas l’imprévisible ? Qui n’aurait rien lu, rien entendu, rien vu ni rien senti d’elle ? Quel Giton ? Quel Persan ? Ou quelle perverse persane emprisonnée put croire que la ville n’est pas la mère d’imprévue ? Ni celui qui l’habite, ni celui qui la visite, ni celle qui en a entendu parler, ne peuvent l’avoir crue prévisible, ni en pensée ni en acte, la ville.

La phrase fut écrite, pourtant, dans le neuvième livre de Joëlle Zask, philosophe polyglotte habilitée à diriger des recherches ; c’est dire ma jalousie et ma peine de n’avoir jamais été ni publié ni habilité à quoi que ce soit. J’en suis d’autant plus navré que j’aurai, une prochaine fois, à remercier l’auteure pour une raison qui, je le crains, ne lui plairait pas. Très heureusement, il est peu probable qu’elle ait à me lire.

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[1] Joëlle Zask, Zoocities, des animaux sauvages dans la ville, Premier Parallèle, 2020 (9.1. p.108). Note : dans ce chapitre, les textes à caractères religieux seront notés en livres et chapitres : premier chapitre du neuvième livre de Zask, en la circonstance.

La crique de Thoreau à l’étang de Walden, archives Thoreau, 070455, 1908.


NEDLAW


ou
La vie dans les villes


EAUTHOR


Le projet Nedlaw[1] soutient la ville continue et la campagne cultivée, contre l’ensauvagement généralisé qu’on nous promet comme un idéal, mais qui n’advient réellement que sous la forme d’une insoutenable wilvert. Cet homophone de la ville verte désigne ici notre brouet quotidien de villes éventrées – pour y faire entrer l’air, la lumière, la nature, les autos – et de campagnes urbanisées – pour y loger ceux qui fuient les entrailles de la ville et qui en dispersent les miasmes par ailleurs.

Sauf à imaginer une humanité assez restreinte pour vivre en pleine nature – sauf donc à éliminer de cinq à six milliards de nos contemporains – la wilvert idéale est condamnée à n’être qu’un voile rapiécé, qui drape à l’antique la wilvert réelle.

On peut appeler comme on veut le chancre qui ronge le territoire  : «  urbanisation  »  ; «  rurbanisation  »  ; «  étalement urbain  »  ou «  périurbain  »  ; «  périphérie  »  ; «  banlieue  »  ; etc. La référence à la ville est trompeuse dans les premiers termes, et la référence à un centre est inappropriée dans les derniers, pour désigner un type d’occupation du territoire sans milieu et sans bords. Le nom (et le prénom) Wilvert – avec un «  r  » roulé et un «  t  » sec – mêle en français le vœu saxon et le vert galant. «  Tu veux du vert  ? – dit-elle – T’en auras  !  »

[1] D’après Henry David Thoreau, Walden ; or, Life in the Woods, 1854, Traduction Jacques Mailhos, Walden ou La vie dans les bois, Gallmeister, 2017. Nedlaw, anacyclique de Walden est, entre autres choses, le nom d’une entreprise de murs et toitures végétalisées – ardent promoteur, on le suppose, de la ville verte. Il n’est pas déplaisant de supporter le même nom que son ennemi, après qu’on a inversé celui de son modèle.

Convention

Entre l’auteur et le narrateur, il est convenu que le premier, trivial avatar du second, n’interviendra qu’à la troisième personne du singulier, tandis que la première personne sera réservée au plus singulier second, qui rêverait parfois d’être aussi commun que l’auteur, a qui est venu l’idée, pour plaider sa cause, d’imaginer un narrateur plus intéressant que lui.

Économie

J’écris ces pages, vivant seul à une demi-mètre d’un voisin dont j’ignore presque tout, derrière le mur de pierres qui sépare nos deux appartements, nos deux lits peut-être, au Chapitre de Marseille, en France, où je vis d’une pension modeste mais suffisante, depuis six mois.

Je n’imposerais pas mes affaires à l’attention de mes lecteurs si mon mode de vie avait suscité la curiosité de mon voisin, et si le sien avait pu m’intéresser en retour. Je n’écrirais pas non plus si notre commune indifférence à nos mutuelles étrangetés, qui nous a si longtemps permis de vivre si près l’un de l’autre, de se saluer poliment, de s’enquérir de nos santés respectives, de se rendre de menus services, n’était pas désormais considérée comme une faute morale, comme un grave manquement au «  vivre ensemble  », qui peu ou prou enjoint d’aimer son prochain comme soi-même. «  Vaste programme  !  » qui, ces deux derniers millénaires, nous fit quelques biens et beaucoup de mal.

Plût aux dieux que j’aime mon prochain mieux que moi-même. Plût aux hommes, surtout, qu’on puisse vivre parmi eux sans forcément en être aimé.

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Adept, Green Loop City, 2013.

Le ciel est serein, bleu layette. Au premier plan, une jeune femme tient dans ses bras un enfant qui me regarde et sourit. Sa mère ne lui aurait pas dit qu’il faut se méfier des vieux messieurs inconnus ? À gauche comme à droite, des maisons s’accolent, s’épaulent, se bousculent, comme des gamins qui auraient échappés à la surveillance des adultes. Ces bâtiments ont des toitures et des dalles trop minces, des potelets trop maigres, des baies trop vitrées, des garde-corps trop ajourés pour respecter les normes constructives et thermiques qui s’imposent. Mais le perspectiviste hollandais qui a fait cette image, pour un projet en Chine, n’a pas souhaité sacrifier au réalisme. Ses maisons virtuelles encadrent, au centre de la composition, un parterre planté de gros choux verts, comme on en cultive en Europe, d’herbes folles et de petites fleurs mauves. Des gens s’y affairent : un cycliste y répare le boyau d’un vélo en plein soleil, sans outils, sans seau et sans eau pour identifier la fuite ; une petite fille accroupie sur l’allée tend les deux mains vers le pied d’un chou ; un adolescent porte un seau en plastique au bout d’un bâton ; un vieillard, muni d’un arrosoir inapproprié à l’irrigation d’une prairie fleurie, regarde ailleurs, en même temps que deux résidents endimanchés. Tandis que ce beau monde piétine les fleurs, seules deux personnes travaillent la terre, mains nues, à moins que leurs outils soient cachés. Leurs postures accroupies, courbées, au moins, sont vraisemblables.

Quiconque a déjà vu une maison et un jardin sent bien ce qui ne va pas : ces maisons-là ne peuvent pas exister et ces gens-là, à deux exceptions près, ne travaillent pas une terre qui, plantée en dépit du bon sens, ne peut pas être sérieusement cultivée. Comme je suis assez vieux pour avoir vu des paysans et des campagnes, des basses-cours, des vergers et des potagers, je voudrais croire que c’est seulement par ignorance que le jeune dessinateur batave fit ainsi cette image ; il n’aurait eu ni ma chance, ni mes fatigues, ni – faut-il l’avouer ? – mes dégouts d’enfant gâté, quand j’étais confronté à la vie des champs. Mais à défaut de jardins, il a probablement déjà vu des maisons, n’est-ce pas ? Alors cette scène – et les milliers d’autres qui illustrent les écoquartiers du moment – ne seraient pas dues à l’ignorance des faits, mais à l’indifférence aux faits…

Ce serait la thèse (provisoire) d’un petit ouvrage que je souhaite écrire : les architectes et les urbanistes écolos, plus généralement les promoteurs de la « ville durable », ne nous mentent pas. Ils nous baratinent. Ils sont au-delà de la sincérité et du mensonge. « Quand un honnête homme s’exprime, il ne dit que ce qu’il croit vrai ; de la même façon le menteur pense obligatoirement que ses déclarations sont fausses. À l’inverse, le baratineur n’est pas tributaire de telles contraintes : il n’est ni du côté du vrai ni du côté du faux. À l’encontre de l’honnête homme et du menteur, il n’a pas les yeux fixés sur les faits, sauf s’ils peuvent l’aider à rendre son discours crédible. Il se moque de savoir s’il décrit correctement la réalité. Il se contente de choisir certains éléments ou d’en inventer d’autres en fonction de son objectif. »[1] L’objectif des écolos serait de parachever ce que deux guerres mondiales et deux brutales après-guerre ont seulement commencé : la destruction des villes et des campagnes préindustrielles, des cultures urbaines et rurales qui en découlent.

Il est imprudent d’accuser, sans preuve pour l’instant, ceux dont on est politiquement le plus proche. Il est encore moins prudent d’annoncer la couleur d’un texte qui n’est pas encore commencé, ni même pensé, à peine imaginé. Il est très probable que, tôt ou tard, en réalisant un travail que je souhaiterais régulièrement présenter sur ce site, j’aurais à me repentir d’une première hypothèse radicale, d’arrière-goût complotiste. Mais un honnête homme n’a pas le choix : il doit avouer son mobile avant de l’amender.

Je commencerais, ces semaines prochaines, par identifier les origines du fatras écoquartiériste dont je pars. J’en présente quelques exemples croquignols, sans commentaires pour l’instant : Écoquartiers

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[1] Harry G. Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005, traduction De l’art de dire des conneries, Mazarine, 2017, p.65.

Jérôme Bosch (1450-1516), Le chariot de foin de Madrid, vers 1501-1502.Tout passe, tout lasse et tout trépasse, les villes comme les hommes, dans l’allégorie du chariot de foin. Entre un paradis perdu à jamais, à gauche, et un enfer implacable, à droite, les hommes se battent, ici-bas, pour la paille qu’ils veulent garder, ou qu’ils peuvent prendre. Vanité des vanités…

Ci-joint une série de cinq cours sur les mythes fondateurs de l’architecture. La quatre premiers sont un anciens (2006), le dernier l’est moins (2017), et tous ont été remis au goût du jour (2020). On peut ne plus croire à de vieilles idées, mais les aimer encore  : se non è vero, è ben trovato.

Type I : la Nature.
Type II : la Machine.
Type III : la Ville.
Type IV : la Ruine.
Type V : la Friche.

Paul Rudolph (1918-1997) et Fernand Pouillon (1912-1986)

En 2013, les instances de l’ENSA-Marseille ont pris la décision de proposer, comme test d’entrée, un Questionnaire à Chois Multiples (QCM). Président de la Commission de la Pédagogie et de la Recherche (CPR), je n’y étais pas favorable. Mais après que le vote majoritaire de la CPR a été validé en Conseil d’Administration (CA), après que l’examen a été organisé, après qu’il a déclenché la colère de quelques pédants, dont l’Abeille et l’architecte a rendu compte, j’eus à défendre mes ouailles.