James Tissot (1836-1902), Le départ de l’Enfant Prodigue, 1863, Recadrage Pur 2021.


Une brève intervention à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille qui, à l’occasion de la remise des Diplômes d’État d’architectes, eut l’aimable attention d’inviter les enseignants et les administratifs qui sont partis à la retraite pendant le confinement. Dans le temps imparti, et de joyeuses circonstances, j’ai amputé mon propos. Ce qui ne fut pas dit figure ci-dessous en caractères gris.

Je n’excluais pas la possibilité d’avoir à dire quelques mots, sans savoir combien de mots, et à qui. Ça me turlupinait tant qu’avant-hier, j’ai fait un rêve banal et pénétrant. Je suivais un chemin étroit et sinueux dans une pinède plus verte et plus pentue que celle de Luminy, menant à l’école d’architecture, pour une sorte de conférence occasionnelle. J’arrivais dans l’amphi Puget, plein comme un jour de rentrée, je commençais à parler, quand un étudiant du premier rang se levait, parlait fort, sans que je ne puisse rien comprendre, parce que je terminais ma phrase en même temps qu’il commençait la sienne. En haut des gradins, une étudiante s’est levée et, encore plus fort, elle m’a interpellé  :
— Cet étudiant vous parle, vous devez l’écouter et respecter sa parole.
Alors, en quittant la table, sur la gauche, je mettais un genou à terre pour m’excuser.
L’étudiant du premier rang le prit mal, il me dit que je me moquais de lui – il n’avait pas tord – et il quittait la salle. Et après-lui, par petits groupes, tous s’en allaient.
J’avais un mal de chien, le genou gauche écrasé et une crampe à la cuisse droite. Je me disais  :
— Quand ils seront tous partis, qui va m’aider à me relever  ?

Je me suis réveillé. Ce n’était qu’un cauchemar. Avant même d’en être soulagé, ma première pensée fut un étonnement : je ne me souvenais pas avoir jamais fait un rêve aussi réaliste. Sa seule invraisemblance était qu’à mon âge, dans mon état, je puisse mettre un genou à terre sans me casser la figure. Pour le reste, j’ai déjà suivi ce chemin sinueux à l’université de santa Cruz, en 1974. J’ai déjà vu des enseignants devoir présenter des excuses publiques, sur des vidéos concernant l’Evergreen State College, en 2017. J’ai déjà parlé devant des amphis presque vides. Et même si nous ne sommes pas aux États-Unis, même si nous ne sommes pas encore à l’université, pendant mes dernières années d’enseignement, j’ai déjà renoncé à certains propos, à certaines hypothèses, pour ne pas trop fâcher les étudiants.

C’est difficile, parce qu’enseigner l’architecture, ou toute autre discipline qui n’a pas encore de conclusions définitives, c’est exposer un savoir incertain, une recherche en cours, une divagation, une errance. C’est dessiner ou parler un peu au hasard, en attendant de trouver la faille nécessaire pour percer à jour le problème posé. Faire ça en public, c’est toujours un peu obscène, ça ne va pas sans excès, sans dérisions et sans dérives.

Carlo Scarpa, grand architecte, immense enseignant, en dit quelques mots dans une correction d’atelier : «  Vous allez dire « pourquoi est-ce qu’il fait toujours des plaisanteries  ? » Je fais des plaisanteries parce que sinon je devrais vous donner des coups de bâton, je devrais sortir mon fouet. Je fais des plaisanteries parce que je pense avec terreur, comment se fait-il qu’il y ait des gens qui se sont mis dans la tête d’être architectes  ; et si je plaisante, je peux dire les énormités que je dis et, en même temps, je me sens pardonné. D’accord  ? Parce que tous vous comprenez que je plaisante, non  ? Mais imaginez donc, si on perdait une demoiselle comme vous, ça serait un crime, comment peut-on dire, de lèse-esthétique. Tafuri, pourtant, ça me plairait qu’il s’enlise. D’ailleurs, il est lourd, il a du ventre, il descendrait plus vite  »

Peut-en encore rire de tout  ? «  Oui, disait Desproges, mais pas avec tout le monde.  !  » Ici et maintenant, on ne peut plus plaisanter avec une majorité des étudiants, qui sont fragiles, et graves sérieux, à juste titre, souvent. Pas avec tous les enseignants. Et pas souvent avec l’administration.

Peut-on encore enseigner l’architecture  ? Oui, dirais-je, sous d’autres formes, d’apparences plus strictes et de fantaisies mieux dissimulées. J’ai toute confiance en mes jeunes collègues praticiens pour découvrir de nouvelles façons de transmettre leurs gais savoirs. Et je rends hommage aux futurs diplômés d’État qui, j’en suis persuadé, ont acquis la part de folie qu’il faut pour être architecte.

J’ai rêvé que ce n’était pas moi qui quittais l’école, mais que c’était vous qui partiez. Bravo  !

JamesTissot (1836-1902), Le retour de l’Enfant Prodigue, 1862, Recadrage Pur 2021.

D’après Abel Grimmer (1565-1630), Tour de Babel et Filippo Brunelleschi (1377-1446), Dôme de Florence, pur 2013.

«  Il n’y a pourtant rien de plus contraire à l’esprit de la ville que d’accepter l’imprévisible.  »[1]

Extraite de son contexte, cette petite phrase culottée, paradoxale, incroyable, il faut la relire pour en savourer l’énigme. Qui a pu croire que la ville – en fait ou en esprit, qu’importe – n’accepte pas l’imprévisible  ? Qui n’aurait rien lu, rien entendu, rien vu ni rien senti d’elle  ? Quel Giton  ? Quel Persan  ? Ou quelle perverse persane emprisonnée put croire que la ville n’est pas la mère d’imprévue  ? Ni celui qui l’habite, ni celui qui la visite, ni celle qui en a entendu parler, ne peuvent l’avoir crue prévisible, ni en pensée ni en acte, la ville.

La phrase fut écrite, pourtant, dans le neuvième livre de Joëlle Zask, philosophe polyglotte habilitée à diriger des recherches  ; c’est dire ma jalousie et ma peine de n’avoir jamais été ni publié ni habilité à quoi que ce soit. J’en suis d’autant plus navré que j’aurai, une prochaine fois, à remercier l’auteure pour une raison qui, je le crains, ne lui plairait pas. Très heureusement, il est peu probable qu’elle ait à me lire.

La phrase fut écrite dans le fil d’une pensée structurée où la ville est présentée comme l’envers de la cité. La distinction n’est pas neuve.
La «  ville  », issue de la «  villa  » romaine, progressivement agrandie et fortifiée pour se préserver des hordes barbares, désigne une campagne qui a réussi  ; surtout, c’est un ensemble de choses, de terrains travaillés, de haies plantées, de barrières assemblées et, pire encore, de murs bâtis… Abattons les murs  ! Ouvrons les grilles  ! brisons les barrières  ! Brulons les haies qui nous entravent  ! disent-ils. Pas les haies, dites-vous, qui coupent le vent et préservent les cultures  ? Soit, on ne brule pas les haies. Mais brisons nos chaines  ! Chose parmi les choses, entrave majeure, la ville est haïssable.
La «  cité  », issue de la «  civitas  » romaine, désigne une communauté de citoyens qui agissent de concert. Au contraire de la ville, qui est de choses faites, la cité est faite de gens, ces mêmes gens qui vous lisent, vous écoutent et vous plébiscitent, quand vous leur flattez l’échine. Pour leur parler, il faut parler d’eux, ou reprocher à d’autres de ne l’avoir pas fait  :
— Monsieur, je vous écoute depuis une demi-heure, vous nous avez parlé de pierres et de bétons, de sols et de façades, de plans et de coupes, de coûts et de délais, mais vous n’avez jamais parlé des gens…
Celle-là, on me l’a faite si souvent qu’une fois, je l’ai dite moi-même, en coupant la parole à un fâcheux qui, depuis vingt minutes, nous ennuyait tous dans la salle des fêtes du Loubier. Pour faire rire le public, je plagiais la démagogie du conférencier, je singeais son air patelin, je forçais l’accent provençal, je brassais l’air comme un baveux, mais personne n’y vit malice et tous ont applaudi ma tirade. J’étais confus et honteux  ; confus d’avoir été pris aux mots  ; honteux, surtout, quand j’ai compris le quiproquo. Une fois n’est pas coutume, un public me prenait au sérieux  ; mais à tort. Je ne repiquais plus jamais au flatte-couillon «  des gens  ». Ais-je déjà dit que Joëlle Zask était une spécialiste de la démocratie participative  ?

Le découplage entre la ville et la cité permet à l’auteure d’attribuer tous les crimes à la ville, à ses relents humanistes – pardon, «  anthropocentrés  » – à son hubris babélien, et de conférer toutes les vertus à la cité, forcément plurielle et multispéciste. Dans le contexte où l’urbain est dédoublé, en ville des choses et en cité des hommes, il n’est pas absolument choquant de lire qu’un certain esprit de la ville n’accepte pas l’imprévu  ; parce que l’imprévu qui survient dans les rues peut être l’âme de la cité, passagère clandestine qui ne s’épanouira que quand elle sera bientôt délivrée de sa face sombre  : la ville.

De façon plus frustre que Joëlle Zask, Guillaume Faburel, professeur d’urbanisme et polyscripteur franco-inclusif, dédouble aussi son objet. Il différencie d’abord la grande ville de la petite – ce qui est assez fondé dans un monde où petites et grandes, quand elles sont éloignées, ne fonctionnent pas de la même façon. Pour en finir avec les grandes villes[2], l’auteur condamne sans équivoque ce qu’elles génèrent  : un mode de vie «  intrinsèquement écocidaire  ». Malheureusement, on lui rétorque en haut lieu, et il doit admettre, que ce mode de vie n’est pas seulement métropolitain. De cette faiblesse il veut faire une force, en dédoublant la métropole, en acte et en puissance  : si tu es écocidaire en métropole, c’est parce que tu es métropolitain en acte  ; si tu es écocidaire ailleurs, au village ou en rase campagne, c’est parce que tu es métropolitain en puissance. Irréfutable, mon agneau  ! dit l’écolo loup.[3]

Après qu’il a oublié le titre de son propre ouvrage, qui vise exclusivement la «  grande ville  », l’auteur conclut par son sous-titre, en militant pour une société écologique post-urbaine – sans plus de précision sur la taille de l’urbain.e visé.e – en prônant notamment «  l’arrêt immédiat de toute nouvelle construction, quelles qu’elles soient (sic)  »[4]. Faburel utilise de si grosses ficelles qu’il inquiète jusqu’à ceux – j’en suis – qui considèrent qu’un moratoire raisonné sur la construction neuve n’est pas la plus sotte des hypothèses écologiques, sous réserve d’une reconversion des travailleurs et des entreprises dans la réhabilitation et l’extension, ce qui prendrait du temps. L’auteur se laisse emporter dans sa quête d’un coupable originel  : la grande ville, mais la petite aussi  ; la ville, mais le village aussi  ; et la villa itou, et le couple qui l’habite, et leurs enfants goinfrés de corn-flakes transgéniques… Tuez-les tous, Gaïa reconnaitra les siens  !

De plus civile façon, la quête du coupable originel est aussi au cœur des Zoocities de Joëlle Zask. Une première mention de la tour de Babel y est presque universitaire. Les bâtisseurs de la tour, unis par une langue commune, pourraient en s’associant, atteindre le ciel. Dieu détruit Babel, confond la langue commune et disperse les hommes. Mais ce qui commence comme un commentaire académique du texte biblique, bascule après l’anachronisme d’une terre qui serait une «  planète  » – ce que Dieu sait peut-être, mais certainement pas ses prophètes – et finit comme un plaidoyer pro-domo  : il n’appartient pas aux hommes «  d’échapper à la condition qu’ils partagent avec les autres êtres vivants, celle d’être un animal.  »[5] n’est ni dans la Bible, ni dans ses commentaires, une raison de Dieu  ; c’est le programme explicite de Zask, justifié par un Dieu plus taquin que vengeur, en la circonstance.

L’auteure y revient à la deuxième pique  : la ville de Babel est l’antithèse de la cité plurielle. C’est une ville fondée et «  en architecture comme en métaphysique, la fondation est un point fixe unique dont procède tout le reste  »[6]. La volonté unique des hommes, qui parlent la même langue, serait contraire à leur vocation d’êtres singuliers. C’est la raison pour laquelle Dieu «  confond leur langage  », les disperse, et détruit une tour qui aurait fait de l’ombre à la cité céleste. Pourquoi pas  ? Mais que viennent faire les animaux dans cette affaire  ? Ils y sont parce que Dieu défend tout autant la diversité des espèces que celle des individus  ! Un peu court, peut-être…

Alors une troisième fois, Delenda Babel, dans un chapitre dédié à cette noble entreprise  : pour relier la regrettable affaire des babéliens soliglotes à la cause animale, il faut en revenir au Déluge. Dieu, vengeur pour le coup, punit la méchanceté des hommes en les noyant sous la pluie, quarante jours et quarante nuits. Forcément, il noie aussi les bêtes. De deux choses l’une  : ou bien Dieu est injuste avec elles, ce qui est difficile à croîre  ; ou bien elles sont aussi coupables que les hommes, et on voudrait savoir de quoi. Les commentateurs de la Thora sont loin d’être unanimes à ce propos. Ils se chamaillent. Ils prolongent à Babylone la foire d’empoigne qui advint à Babel. L’auteure ne retient qu’une des thèses qui s’affrontent, la plus scabreuse, mais surtout la plus conforme à son propos  : 1) la cité doit accueillir hommes et bêtes  ; 2) les espèces doivent garder leurs distances  ; et 3) en plein accord avec les thèses de Joëlle Zask, Dieu noya indifféremment hommes et animaux, également coupables de fornications interspécistes. Ergo  : à Babel comme sur l’Ararat, c’est la même confusion des espèces qui est punie  ; ce qu’il fallait démontrer. En douteriez-vous  ?

La recherche d’un coupable originel, qui serait la cause première de tous les désordres actuels, et une fois qu’on le tient, le procès à charge contre un de ses doubles, dont l’autre n’est que la victime ou le complice, ne sont pas l’apanage de Joëlle Zask et Guillaume Faburel. D’une façon plus générale, ce pourrait être la structure de toutes les attaques anti-urbaines récentes.

Pour éprouver cette hypothèse, une brève histoire de la ville et de ce qu’on en dit permettra de rattacher les mécontentements actuels à une très longue tradition de dénigrement.


C’est le cas de dire  :
Mise à bas Babel,
vile ville qu’on effeuille morte
à l’appel du loup.


[1] Joëlle Zask, Zoocities, des animaux sauvages dans la ville, Premier Parallèle, 2020 (9.1. p.108). Note  : dans ce chapitre, les textes à caractères religieux seront notés en livres et chapitres  : premier chapitre du neuvième livre de Zask, en la circonstance.
[2] Guillaume Faburel, Pour en finir avec les grandes villes, Manifeste pour une société écologique post-urbaine, Le passager clandestin, 2020 (Faburel 2.1. p.1).
[3] «  Et l’on ne va pas se mentir, ces comportements et habitudes se retrouvent aujourd’hui de plus en plus loin des grandes villes, dans les petits foyers urbains et les bourgs et villages «  revigorés  »… par le tourisme de masse notamment. C’est même l’argument, qui se voudrait irrécusable, de l’expertise officielle condescendante pour dénier au style de vie métropolitain toute responsabilité écocidaire  : n’étant pas propres aux métropolitain.es, on ne peut les accuser en particulier. Or l’extension de ces modes de vie est bien en vérité, la première pierre pour initier la métropolisation d’un territoire, en orientant et en intégrant les aspirations et désirs des populations locales dans la dynamique capitaliste globale.  » (Faburel 2.9. pp.138-139).
[4] Faburel 2.10. p.159.
[5] «  Les bâtisseurs, qui parlent tous la même langue et pensent à l’unisson, sont unanimes  : en s’associant, ils pourraient s’extraire de leur nature originelle et accéder à la position divine du savoir absolu. Mais Dieu ne l’entend pas de cette oreille et détruit la ville, rappelant ainsi aux humains qu’il ne leur appartient ni de quitter la planète Terre ni d’échapper à la condition qu’ils partagent avec les autres êtres vivants, celle d’être un animal.  » (Zask, 9.4. p.31).
[6] «  Indépendante, la cité est par excellence le lieu de la pluralité. La ville de Babel en est l’antithèse. Elle est le symbole sans âge de la ville produite par un acte de fondation selon l’axe vertical de la hiérarchie terre-ciel, l’exemple type d’une «  architecture totalisante  » dont Ivan Illich fera la critique. En architecture comme en métaphysique, la fondation est un point fixe unique dont procède tout le reste. Elle est la cause première qui transcende les effets, lesquels ne peuvent jamais qu’en être la déclinaison sous une forme réduite. Or le succès de l’entreprise réside dans l’unanimité et la fusion des volontés des associés en un vouloir unique. Mais ce qu’on peut appeler avec Girard une «  crise d’indifférenciation  » et un «  désir mimétique  » est contraire à la vocation des êtres humains, qui est de développer leur personnalité singulière par le moyen de l’exploration et l’entretien d’une relation dialogique avec le monde inconnu, non dominé, imprévu, qu’on peut justement appeler «  sauvage  ». C’est la raison pour laquelle Adonaï, grand défenseur de la pluralité des espèces et des individus, détruit la tour et disperse les hommes en «  confondant leur langage  ».  » (Zask, 9.6. p.46).

La crique de Thoreau à l’étang de Walden, archives Thoreau, 070455, 1908.


NEDLAW


ou
La vie dans les villes


EAUTHOR


Le projet Nedlaw[1] soutient la ville continue et la campagne cultivée, contre l’ensauvagement généralisé qu’on nous promet comme un idéal, mais qui n’advient réellement que sous la forme d’une insoutenable wilvert. Cet homophone de la ville verte désigne ici notre brouet quotidien de villes éventrées – pour y faire entrer l’air, la lumière, la nature, les autos – et de campagnes urbanisées – pour y loger ceux qui fuient les entrailles de la ville et qui en dispersent les miasmes par ailleurs.

Sauf à imaginer une humanité assez restreinte pour vivre en pleine nature – sauf donc à éliminer de cinq à six milliards de nos contemporains – la wilvert idéale est condamnée à n’être qu’un voile rapiécé, qui drape à l’antique la wilvert réelle.

On peut appeler comme on veut le chancre qui ronge le territoire  : «  urbanisation  »  ; «  rurbanisation  »  ; «  étalement urbain  »  ou «  périurbain  »  ; «  périphérie  »  ; «  banlieue  »  ; etc. La référence à la ville est trompeuse dans les premiers termes, et la référence à un centre est inappropriée dans les derniers, pour désigner un type d’occupation du territoire sans milieu et sans bords. Le nom (et le prénom) Wilvert – avec un «  r  » roulé et un «  t  » sec – mêle en français le vœu saxon et le vert galant. «  Tu veux du vert  ? – dit-elle – T’en auras  !  »

[1] D’après Henry David Thoreau, Walden ; or, Life in the Woods, 1854, Traduction Jacques Mailhos, Walden ou La vie dans les bois, Gallmeister, 2017. Nedlaw, anacyclique de Walden est, entre autres choses, le nom d’une entreprise de murs et toitures végétalisées – ardent promoteur, on le suppose, de la ville verte. Il n’est pas déplaisant de supporter le même nom que son ennemi, après qu’on a inversé celui de son modèle.

Convention

Entre l’auteur et le narrateur, il est convenu que le premier, trivial avatar du second, n’interviendra qu’à la troisième personne du singulier, tandis que la première personne sera réservée au plus singulier second, qui rêverait parfois d’être aussi commun que l’auteur, a qui est venu l’idée, pour plaider sa cause, d’imaginer un narrateur plus intéressant que lui.

Économie

J’écris ces pages, vivant seul à une demi-mètre d’un voisin dont j’ignore presque tout, derrière le mur de pierres qui sépare nos deux appartements, nos deux lits peut-être, au Chapitre de Marseille, en France, où je vis d’une pension modeste mais suffisante, depuis six mois.

Je n’imposerais pas mes affaires à l’attention de mes lecteurs si mon mode de vie avait suscité la curiosité de mon voisin, et si le sien avait pu m’intéresser en retour. Je n’écrirais pas non plus si notre commune indifférence à nos mutuelles étrangetés, qui nous a si longtemps permis de vivre si près l’un de l’autre, de se saluer poliment, de s’enquérir de nos santés respectives, de se rendre de menus services, n’était pas désormais considérée comme une faute morale, comme un grave manquement au «  vivre ensemble  », qui peu ou prou enjoint d’aimer son prochain comme soi-même. «  Vaste programme  !  » qui, ces deux derniers millénaires, nous fit quelques biens et beaucoup de mal.

Plût aux dieux que j’aime mon prochain mieux que moi-même. Plût aux hommes, surtout, qu’on puisse vivre parmi eux sans forcément en être aimé.

Puis-je te convaincre, lecteur, de sauver la ville, de l’embellir ou de ne pas l’abimer, de ne pas la quitter ou d’y revenir, de préférer la libre urbanité à la tyrannie affective  ? La brutalité du temps ne s’y prête pas. Les monstres y sont travestis en bonnes âmes villageoises, chapeautées de fleurs tressées et de petits oiseaux empaillés. Je peux seulement espérer que quelques graines, plantées assez profondément pour échapper aux bêtes, puissent germer en secret. À cet effet j’emprunte à Thoreau – un modèle dont je ne parle pas la langue, hélas – une abrupte franchise mêlée d’expressions vieillies, propices aux contresens, un mélange de considérations générales et particulières, théoriques et pratiques, de digressions et d’enchâssements, ainsi que la structure d’un récit où il se passe si peu de choses que le moindre frétillement d’une idée y paraît tonner. Puisse le secours de l’homme des bois préserver mon propos assez longtemps pour qu’il soit plus tard entendu.

J’espère d’autant moins votre adhésion que je crois n’avoir jamais convaincu qui que ce soit de quoi que ce soit. Non pas que, donnant l’heure à qui me l’a demandée, il en contesta l’exactitude. Cet échange possible sur les choses banales me facilite grandement la vie. Mais à quelque sujet qui ne soit pas de pure intendance, au moindre écart entre mon propos et la réponse attendue, c’est mon propos qui sera révoqué  :
— Le piment ne te fait pas mal à l’estomac  ?
— Pas le moins du monde.
— Vraiment  ?
Ce «  vraiment  » dubitatif est probablement le mot, poli, que j’ai le plus souvent entendu dans mes échanges, souvent difficiles, avec ceux de mon espèce. Il a très systématiquement contrarié ma vie sentimentale  :
— Pourquoi me regarde-tu comme ça  ?
— Je t’aime.
— Vraiment  ?
Privé d’amantes, je m’en suis assez facilement accommodé pour le solde, et tout particulièrement pour subvenir à mes besoins. Car quelqu’un qui peut, en toute sincérité, dire sans être cru, est souvent utile, parfois rémunéré.

Être cru quand on ment est chose commune, négociée sur un marché très concurrentiel, où les meilleurs raflent tout, tant pis pour les autres. N’être pas cru quand on est sincère est une plus rare compétence, qui expose à de nombreux désagréments – ne pas pouvoir vous convaincre, par exemple – et a quelques avantages – dire de dérangeantes vérités sans crainte d’être puni, comme Triboulet, ou dire crûment ce qui doit être dit, comme Cassandre, pour le compte de ceux qui ont intérêt à ce que ce ne soit pas cru.

Jeune bachelier, je suis entré par hasard dans la carrière en témoignant, à charge, contre un malfrat que j’avais vu, de trop loin pour intervenir, molester un quidam, si fort qu’il en périt malgré mes appels au secours – la semaine dernière, j’ai parié dix euros que j’utiliserai, dans la même phrase, les mots «  malfrat  », «  quidam  » et «  molester  ». Les jurés m’ont si peu cru qu’ils ont également négligé le témoignage des deux policiers accourus sur place à mon appel… Vous ais-je dis que c’est principalement mon allure, mon corps balançant d’une jambe sur l’autre, mes yeux fuyants et mon sourire en coin, qui discréditent mes propos  ? Ma parole ne vient qu’après. En sorte qu’au téléphone, le planton ne me crut pas beaucoup, mais encore assez pour envoyer les deux pandores au cas où. N’ayant pas pu sauver la victime, honteux, crispé à la barre, j’ânonnais mon témoignage.
— Vous êtes sérieux  ?
— C’est ce que j’ai vu, Monsieur le Président.
— Vraiment  ?
L’assassin fut acquitté avec les félicitations du jury, et son avocat m’appela quelques jours après. Il fit l’éloge de ce qu’il nommait mon «  art de l’embrouille  », qui pouvait lui être utile dans d’autres circonscriptions judiciaires, où je pourrais me trouver, par d’heureux hasards, en présence de faits dont je pourrais témoigner en toute sincérité.

Par peur, autant que par retenue morale, je refusais son argent, je déclinais son offre, mais j’étudiais les possibilités d’exploiter mes capacités en de plus honorables et plus prudentes circonstances. L’enseignement supérieur me tenta et, après six ans d’études en architecture, j’obtenais quelques vacations dans une école. Il me suffit, pour être diplômé, de ne pas aller trop souvent en cours, de pointer assez scrupuleusement aux examens et, en bredouillant, de paraître plus timide que menteur  ; et pour devenir enseignant, de paraître plus niais que filou. Mes dispositions naturelles m’y préparaient. J’aurais, plus tard, à dire pourquoi l’enseignement profite d’une parole incroyable. J’en ai assez dit, déjà, pour que mes lecteurs, s’il en reste, prennent la mesure de mon désarroi  : je suis d’autant moins convaincant que je suis convaincu.

Je me console face à l’écran  : ne craignant pas des d’être cru, je peux bien avouer que, sans la grande ville, en toutes autres circonstances humaines, sédentaires ou nomades, tribales ou villageoises, mon irrémédiable antipathie m’aurait fait chasser de la communauté.

«  Bon débarras  !  » diriez-vous en me voyant. Mais un voile d’ignorance me cachant à vos sens affutés, peut-être, à me lire, pourriez-vous regretter, sinon la disparition de la ville, sinon la mienne, celles de tous ceux qui ne peuvent pas vivre sans elle.

Sans l’anonymat, sans la solitude, sans l’étrangeté, sans la sublime indifférence de la grande ville, je serais mort  ; et tant d’autres qui vous ont servis si souvent, croyez-le.
J’aurais à le démontrer.

C’est le cas de dire  :
Les tripes à l’air louches
font les meilleures touches,
incipit et vieilles gamelles.

Adept, Green Loop City, 2013.

Le ciel est serein, bleu layette. Au premier plan, une jeune femme tient dans ses bras un enfant qui me regarde et sourit. Sa mère ne lui aurait pas dit qu’il faut se méfier des vieux messieurs inconnus  ? À gauche comme à droite, des maisons s’accolent, s’épaulent, se bousculent, comme des gamins qui auraient échappés à la surveillance des adultes. Ces bâtiments ont des toitures et des dalles trop minces, des potelets trop maigres, des baies trop vitrées, des garde-corps trop ajourés pour respecter les normes constructives et thermiques qui s’imposent. Mais le perspectiviste hollandais qui a fait cette image, pour un projet en Chine, n’a pas souhaité sacrifier au réalisme. Ses maisons virtuelles encadrent, au centre de la composition, un parterre planté de gros choux verts, comme on en cultive en Europe, d’herbes folles et de petites fleurs mauves. Des gens s’y affairent  : un cycliste y répare le boyau d’un vélo en plein soleil, sans outils, sans seau et sans eau pour identifier la fuite  ; une petite fille accroupie sur l’allée tend les deux mains vers le pied d’un chou  ; un adolescent porte un seau en plastique au bout d’un bâton  ; un vieillard, muni d’un arrosoir inapproprié à l’irrigation d’une prairie fleurie, regarde ailleurs, en même temps que deux résidents endimanchés. Tandis que ce beau monde piétine les fleurs, seules deux personnes travaillent la terre, mains nues, à moins que leurs outils soient cachés. Leurs postures accroupies, courbées, au moins, sont vraisemblables.

Quiconque a déjà vu une maison et un jardin sent bien ce qui ne va pas  : ces maisons-là ne peuvent pas exister et ces gens-là, à deux exceptions près, ne travaillent pas une terre qui, plantée en dépit du bon sens, ne peut pas être sérieusement cultivée. Comme je suis assez vieux pour avoir vu des paysans et des campagnes, des basses-cours, des vergers et des potagers, je voudrais croire que c’est seulement par ignorance que le jeune dessinateur batave fit ainsi cette image  ; il n’aurait eu ni ma chance, ni mes fatigues, ni – faut-il l’avouer  ? – mes dégouts d’enfant gâté, quand j’étais confronté à la vie des champs. Mais à défaut de jardins, il a probablement déjà vu des maisons, n’est-ce pas  ? Alors cette scène – et les milliers d’autres qui illustrent les écoquartiers du moment – ne seraient pas dues à l’ignorance des faits, mais à l’indifférence aux faits…

Ce serait la thèse (provisoire) d’un petit ouvrage que je souhaite écrire  : les architectes et les urbanistes écolos, plus généralement les promoteurs de la «  ville durable  », ne nous mentent pas. Ils nous baratinent. Ils sont au-delà de la sincérité et du mensonge. «  Quand un honnête homme s’exprime, il ne dit que ce qu’il croit vrai  ; de la même façon le menteur pense obligatoirement que ses déclarations sont fausses. À l’inverse, le baratineur n’est pas tributaire de telles contraintes  : il n’est ni du côté du vrai ni du côté du faux. À l’encontre de l’honnête homme et du menteur, il n’a pas les yeux fixés sur les faits, sauf s’ils peuvent l’aider à rendre son discours crédible. Il se moque de savoir s’il décrit correctement la réalité. Il se contente de choisir certains éléments ou d’en inventer d’autres en fonction de son objectif.  »[1] L’objectif des écolos serait de parachever ce que deux guerres mondiales et deux brutales après-guerre ont seulement commencé  : la destruction des villes et des campagnes préindustrielles, des cultures urbaines et rurales qui en découlent.

Il est imprudent d’accuser, sans preuve pour l’instant, ceux dont on est politiquement le plus proche. Il est encore moins prudent d’annoncer la couleur d’un texte qui n’est pas encore commencé, ni même pensé, à peine imaginé. Il est très probable que, tôt ou tard, en réalisant un travail que je souhaiterais régulièrement présenter sur ce site, j’aurais à me repentir d’une première hypothèse radicale, d’arrière-goût complotiste. Mais un honnête homme n’a pas le choix  : il doit avouer son mobile avant de l’amender.

Je commencerais, ces semaines prochaines, par identifier les origines du fatras écoquartiériste dont je pars. J’en présente quelques exemples croquignols, sans commentaires pour l’instant  : Écoquartiers

[1] Harry G. Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005, traduction De l’art de dire des conneries, Mazarine, 2017, p.65.

Jérôme Bosch (1450-1516), Le chariot de foin de Madrid, vers 1501-1502.Tout passe, tout lasse et tout trépasse, les villes comme les hommes, dans l’allégorie du chariot de foin. Entre un paradis perdu à jamais, à gauche, et un enfer implacable, à droite, les hommes se battent, ici-bas, pour la paille qu’ils veulent garder, ou qu’ils peuvent prendre. Vanité des vanités…

Ci-joint une série de cinq cours sur les mythes fondateurs de l’architecture. La quatre premiers sont un anciens (2006), le dernier l’est moins (2017), et tous ont été remis au goût du jour (2020). On peut ne plus croire à de vieilles idées, mais les aimer encore  : se non è vero, è ben trovato.

Type I : la Nature.
Type II : la Machine.
Type III : la Ville.
Type IV : la Ruine.
Type V : la Friche.

Paul Rudolph (1918-1997) et Fernand Pouillon (1912-1986)

En 2013, les instances de l’ENSA-Marseille ont pris la décision de proposer, comme test d’entrée, un Questionnaire à Chois Multiples (QCM). Président de la Commission de la Pédagogie et de la Recherche (CPR), je n’y étais pas favorable. Mais après que le vote majoritaire de la CPR a été validé en Conseil d’Administration (CA), après que l’examen a été organisé, après qu’il a déclenché la colère de quelques pédants, dont l’Abeille et l’architecte a rendu compte, j’eus à défendre mes ouailles.

Porteur malvoyant de peintre à mobilité réduite, d’après Diego Velasquez (1599-1660), Les Menines, 1656, Jean Turcan (1846-1895), L’aveugle et le paralytique, 1883, et Peter Zumthor (1943-, Thermes de Vals, 1993-1996, Photo Jeremy Mason McGraw, Pur 20181219.



Madame la Directrice

Quand une certaine personne n’a pas ce qu’elle aime, il lui arrive d’aimer ce qu’elle a, aussi modeste que ce soit. En sorte que j’aime assez bien mon sort d’architecte dilettante, depuis bientôt quatre ans, et de maître sans élèves , depuis bientôt quatre semaines. C’est principalement au titre de cette occupation toute nouvelle – tant pour moi que, oserais-je le dire, pour l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille (ENSA-M) – que je sollicite, auprès d’elle et par votre entremise, l’honneur d’être professeur émérite.

Comme vous pourriez douter qu’un enseignement sans étudiants puisse être à proprement parler une occupation, je me permets d’en rendre compte le plus fidèlement possible.

Notre-Dame de Paris à la Révolution française, d’après Assassin’s Creed Unity, 2014, Rectification Pur 2019, p.c.c. flèche de la cathédrale de Rouen.


Un vieux truc qui fut d’actualité l’an dernier  : Notre-Dame des censeurs.

À bientôt, en vrai…, d’après Diego Vélasquez, Les Ménines (1656), et Andreas Gursky, Le Rhin II, (1999).

François Vauglin, @FVauglin, Maire du 11e arrondissement de Paris, « La fête du jardin Truillot s’installe ! Profitez des éclaircies et aprèm pour cultiver ce petit jardin secret devant Saint-Ambroise #Paris11 », 1 juillet 2017.

Le 22 septembre 2020, la Direction régionale et interdépartementale de l’Équipement et de l’Aménagement (DRIEA) d’Île-de-France a organisé un séminaire concernant l’espace public. J’y intervenais au titre d’architecte-conseil de l’État.

Ci-joint, toutes les communications : Espace public, Séminaire DRIEA.

Par ailleurs, sur le même sujet, on peut voir aux Bernardins la présentation de l’excellent Lire la ville, de Chantal Deckmyn.