D’après Abel Grimmer (1565-1630), Tour de Babel et Filippo Brunelleschi (1377-1446), Dôme de Florence, pur 2013.

«  Il n’y a pourtant rien de plus contraire à l’esprit de la ville que d’accepter l’imprévisible.  »[1]

Extraite de son contexte, cette petite phrase culottée, paradoxale, incroyable, il faut la relire pour en savourer l’énigme. Qui a pu croire que la ville – en fait ou en esprit, qu’importe – n’accepte pas l’imprévisible  ? Qui n’aurait rien lu, rien entendu, rien vu ni rien senti d’elle  ? Quel Giton  ? Quel Persan  ? Ou quelle perverse persane emprisonnée put croire que la ville n’est pas la mère d’imprévue  ? Ni celui qui l’habite, ni celui qui la visite, ni celle qui en a entendu parler, ne peuvent l’avoir crue prévisible, ni en pensée ni en acte, la ville.

La phrase fut écrite, pourtant, dans le neuvième livre de Joëlle Zask, philosophe polyglotte habilitée à diriger des recherches  ; c’est dire ma jalousie et ma peine de n’avoir jamais été ni publié ni habilité à quoi que ce soit. J’en suis d’autant plus navré que j’aurai, une prochaine fois, à remercier l’auteure pour une raison qui, je le crains, ne lui plairait pas. Très heureusement, il est peu probable qu’elle ait à me lire.

La phrase fut écrite dans le fil d’une pensée structurée où la ville est présentée comme l’envers de la cité. La distinction n’est pas neuve.
La «  ville  », issue de la «  villa  » romaine, progressivement agrandie et fortifiée pour se préserver des hordes barbares, désigne une campagne qui a réussi  ; surtout, c’est un ensemble de choses, de terrains travaillés, de haies plantées, de barrières assemblées et, pire encore, de murs bâtis… Abattons les murs  ! Ouvrons les grilles  ! brisons les barrières  ! Brulons les haies qui nous entravent  ! disent-ils. Pas les haies, dites-vous, qui coupent le vent et préservent les cultures  ? Soit, on ne brule pas les haies. Mais brisons nos chaines  ! Chose parmi les choses, entrave majeure, la ville est haïssable.
La «  cité  », issue de la «  civitas  » romaine, désigne une communauté de citoyens qui agissent de concert. Au contraire de la ville, qui est de choses faites, la cité est faite de gens, ces mêmes gens qui vous lisent, vous écoutent et vous plébiscitent, quand vous leur flattez l’échine. Pour leur parler, il faut parler d’eux, ou reprocher à d’autres de ne l’avoir pas fait  :
— Monsieur, je vous écoute depuis une demi-heure, vous nous avez parlé de pierres et de bétons, de sols et de façades, de plans et de coupes, de coûts et de délais, mais vous n’avez jamais parlé des gens…
Celle-là, on me l’a faite si souvent qu’une fois, je l’ai dite moi-même, en coupant la parole à un fâcheux qui, depuis vingt minutes, nous ennuyait tous dans la salle des fêtes du Loubier. Pour faire rire le public, je plagiais la démagogie du conférencier, je singeais son air patelin, je forçais l’accent provençal, je brassais l’air comme un baveux, mais personne n’y vit malice et tous ont applaudi ma tirade. J’étais confus et honteux  ; confus d’avoir été pris aux mots  ; honteux, surtout, quand j’ai compris le quiproquo. Une fois n’est pas coutume, un public me prenait au sérieux  ; mais à tort. Je ne repiquais plus jamais au flatte-couillon «  des gens  ». Ais-je déjà dit que Joëlle Zask était une spécialiste de la démocratie participative  ?

Le découplage entre la ville et la cité permet à l’auteure d’attribuer tous les crimes à la ville, à ses relents humanistes – pardon, «  anthropocentrés  » – à son hubris babélien, et de conférer toutes les vertus à la cité, forcément plurielle et multispéciste. Dans le contexte où l’urbain est dédoublé, en ville des choses et en cité des hommes, il n’est pas absolument choquant de lire qu’un certain esprit de la ville n’accepte pas l’imprévu  ; parce que l’imprévu qui survient dans les rues peut être l’âme de la cité, passagère clandestine qui ne s’épanouira que quand elle sera bientôt délivrée de sa face sombre  : la ville.

De façon plus frustre que Joëlle Zask, Guillaume Faburel, professeur d’urbanisme et polyscripteur franco-inclusif, dédouble aussi son objet. Il différencie d’abord la grande ville de la petite – ce qui est assez fondé dans un monde où petites et grandes, quand elles sont éloignées, ne fonctionnent pas de la même façon. Pour en finir avec les grandes villes[2], l’auteur condamne sans équivoque ce qu’elles génèrent  : un mode de vie «  intrinsèquement écocidaire  ». Malheureusement, on lui rétorque en haut lieu, et il doit admettre, que ce mode de vie n’est pas seulement métropolitain. De cette faiblesse il veut faire une force, en dédoublant la métropole, en acte et en puissance  : si tu es écocidaire en métropole, c’est parce que tu es métropolitain en acte  ; si tu es écocidaire ailleurs, au village ou en rase campagne, c’est parce que tu es métropolitain en puissance. Irréfutable, mon agneau  ! dit l’écolo loup.[3]

Après qu’il a oublié le titre de son propre ouvrage, qui vise exclusivement la «  grande ville  », l’auteur conclut par son sous-titre, en militant pour une société écologique post-urbaine – sans plus de précision sur la taille de l’urbain.e visé.e – en prônant notamment «  l’arrêt immédiat de toute nouvelle construction, quelles qu’elles soient (sic)  »[4]. Faburel utilise de si grosses ficelles qu’il inquiète jusqu’à ceux – j’en suis – qui considèrent qu’un moratoire raisonné sur la construction neuve n’est pas la plus sotte des hypothèses écologiques, sous réserve d’une reconversion des travailleurs et des entreprises dans la réhabilitation et l’extension, ce qui prendrait du temps. L’auteur se laisse emporter dans sa quête d’un coupable originel  : la grande ville, mais la petite aussi  ; la ville, mais le village aussi  ; et la villa itou, et le couple qui l’habite, et leurs enfants goinfrés de corn-flakes transgéniques… Tuez-les tous, Gaïa reconnaitra les siens  !

De plus civile façon, la quête du coupable originel est aussi au cœur des Zoocities de Joëlle Zask. Une première mention de la tour de Babel y est presque universitaire. Les bâtisseurs de la tour, unis par une langue commune, pourraient en s’associant, atteindre le ciel. Dieu détruit Babel, confond la langue commune et disperse les hommes. Mais ce qui commence comme un commentaire académique du texte biblique, bascule après l’anachronisme d’une terre qui serait une «  planète  » – ce que Dieu sait peut-être, mais certainement pas ses prophètes – et finit comme un plaidoyer pro-domo  : il n’appartient pas aux hommes «  d’échapper à la condition qu’ils partagent avec les autres êtres vivants, celle d’être un animal.  »[5] n’est ni dans la Bible, ni dans ses commentaires, une raison de Dieu  ; c’est le programme explicite de Zask, justifié par un Dieu plus taquin que vengeur, en la circonstance.

L’auteure y revient à la deuxième pique  : la ville de Babel est l’antithèse de la cité plurielle. C’est une ville fondée et «  en architecture comme en métaphysique, la fondation est un point fixe unique dont procède tout le reste  »[6]. La volonté unique des hommes, qui parlent la même langue, serait contraire à leur vocation d’êtres singuliers. C’est la raison pour laquelle Dieu «  confond leur langage  », les disperse, et détruit une tour qui aurait fait de l’ombre à la cité céleste. Pourquoi pas  ? Mais que viennent faire les animaux dans cette affaire  ? Ils y sont parce que Dieu défend tout autant la diversité des espèces que celle des individus  ! Un peu court, peut-être…

Alors une troisième fois, Delenda Babel, dans un chapitre dédié à cette noble entreprise  : pour relier la regrettable affaire des babéliens soliglotes à la cause animale, il faut en revenir au Déluge. Dieu, vengeur pour le coup, punit la méchanceté des hommes en les noyant sous la pluie, quarante jours et quarante nuits. Forcément, il noie aussi les bêtes. De deux choses l’une  : ou bien Dieu est injuste avec elles, ce qui est difficile à croîre  ; ou bien elles sont aussi coupables que les hommes, et on voudrait savoir de quoi. Les commentateurs de la Thora sont loin d’être unanimes à ce propos. Ils se chamaillent. Ils prolongent à Babylone la foire d’empoigne qui advint à Babel. L’auteure ne retient qu’une des thèses qui s’affrontent, la plus scabreuse, mais surtout la plus conforme à son propos  : 1) la cité doit accueillir hommes et bêtes  ; 2) les espèces doivent garder leurs distances  ; et 3) en plein accord avec les thèses de Joëlle Zask, Dieu noya indifféremment hommes et animaux, également coupables de fornications interspécistes. Ergo  : à Babel comme sur l’Ararat, c’est la même confusion des espèces qui est punie  ; ce qu’il fallait démontrer. En douteriez-vous  ?

La recherche d’un coupable originel, qui serait la cause première de tous les désordres actuels, et une fois qu’on le tient, le procès à charge contre un de ses doubles, dont l’autre n’est que la victime ou le complice, ne sont pas l’apanage de Joëlle Zask et Guillaume Faburel. D’une façon plus générale, ce pourrait être la structure de toutes les attaques anti-urbaines récentes.

Pour éprouver cette hypothèse, une brève histoire de la ville et de ce qu’on en dit permettra de rattacher les mécontentements actuels à une très longue tradition de dénigrement.


C’est le cas de dire  :
Mise à bas Babel,
vile ville qu’on effeuille morte
à l’appel du loup.


[1] Joëlle Zask, Zoocities, des animaux sauvages dans la ville, Premier Parallèle, 2020 (9.1. p.108). Note  : dans ce chapitre, les textes à caractères religieux seront notés en livres et chapitres  : premier chapitre du neuvième livre de Zask, en la circonstance.
[2] Guillaume Faburel, Pour en finir avec les grandes villes, Manifeste pour une société écologique post-urbaine, Le passager clandestin, 2020 (Faburel 2.1. p.1).
[3] «  Et l’on ne va pas se mentir, ces comportements et habitudes se retrouvent aujourd’hui de plus en plus loin des grandes villes, dans les petits foyers urbains et les bourgs et villages «  revigorés  »… par le tourisme de masse notamment. C’est même l’argument, qui se voudrait irrécusable, de l’expertise officielle condescendante pour dénier au style de vie métropolitain toute responsabilité écocidaire  : n’étant pas propres aux métropolitain.es, on ne peut les accuser en particulier. Or l’extension de ces modes de vie est bien en vérité, la première pierre pour initier la métropolisation d’un territoire, en orientant et en intégrant les aspirations et désirs des populations locales dans la dynamique capitaliste globale.  » (Faburel 2.9. pp.138-139).
[4] Faburel 2.10. p.159.
[5] «  Les bâtisseurs, qui parlent tous la même langue et pensent à l’unisson, sont unanimes  : en s’associant, ils pourraient s’extraire de leur nature originelle et accéder à la position divine du savoir absolu. Mais Dieu ne l’entend pas de cette oreille et détruit la ville, rappelant ainsi aux humains qu’il ne leur appartient ni de quitter la planète Terre ni d’échapper à la condition qu’ils partagent avec les autres êtres vivants, celle d’être un animal.  » (Zask, 9.4. p.31).
[6] «  Indépendante, la cité est par excellence le lieu de la pluralité. La ville de Babel en est l’antithèse. Elle est le symbole sans âge de la ville produite par un acte de fondation selon l’axe vertical de la hiérarchie terre-ciel, l’exemple type d’une «  architecture totalisante  » dont Ivan Illich fera la critique. En architecture comme en métaphysique, la fondation est un point fixe unique dont procède tout le reste. Elle est la cause première qui transcende les effets, lesquels ne peuvent jamais qu’en être la déclinaison sous une forme réduite. Or le succès de l’entreprise réside dans l’unanimité et la fusion des volontés des associés en un vouloir unique. Mais ce qu’on peut appeler avec Girard une «  crise d’indifférenciation  » et un «  désir mimétique  » est contraire à la vocation des êtres humains, qui est de développer leur personnalité singulière par le moyen de l’exploration et l’entretien d’une relation dialogique avec le monde inconnu, non dominé, imprévu, qu’on peut justement appeler «  sauvage  ». C’est la raison pour laquelle Adonaï, grand défenseur de la pluralité des espèces et des individus, détruit la tour et disperse les hommes en «  confondant leur langage  ».  » (Zask, 9.6. p.46).