Adept, Green Loop City, 2013.

Le ciel est serein, bleu layette. Au premier plan, une jeune femme tient dans ses bras un enfant qui me regarde et sourit. Sa mère ne lui aurait pas dit qu’il faut se méfier des vieux messieurs inconnus  ? À gauche comme à droite, des maisons s’accolent, s’épaulent, se bousculent, comme des gamins qui auraient échappés à la surveillance des adultes. Ces bâtiments ont des toitures et des dalles trop minces, des potelets trop maigres, des baies trop vitrées, des garde-corps trop ajourés pour respecter les normes constructives et thermiques qui s’imposent. Mais le perspectiviste hollandais qui a fait cette image, pour un projet en Chine, n’a pas souhaité sacrifier au réalisme. Ses maisons virtuelles encadrent, au centre de la composition, un parterre planté de gros choux verts, comme on en cultive en Europe, d’herbes folles et de petites fleurs mauves. Des gens s’y affairent  : un cycliste y répare le boyau d’un vélo en plein soleil, sans outils, sans seau et sans eau pour identifier la fuite  ; une petite fille accroupie sur l’allée tend les deux mains vers le pied d’un chou  ; un adolescent porte un seau en plastique au bout d’un bâton  ; un vieillard, muni d’un arrosoir inapproprié à l’irrigation d’une prairie fleurie, regarde ailleurs, en même temps que deux résidents endimanchés. Tandis que ce beau monde piétine les fleurs, seules deux personnes travaillent la terre, mains nues, à moins que leurs outils soient cachés. Leurs postures accroupies, courbées, au moins, sont vraisemblables.

Quiconque a déjà vu une maison et un jardin sent bien ce qui ne va pas  : ces maisons-là ne peuvent pas exister et ces gens-là, à deux exceptions près, ne travaillent pas une terre qui, plantée en dépit du bon sens, ne peut pas être sérieusement cultivée. Comme je suis assez vieux pour avoir vu des paysans et des campagnes, des basses-cours, des vergers et des potagers, je voudrais croire que c’est seulement par ignorance que le jeune dessinateur batave fit ainsi cette image  ; il n’aurait eu ni ma chance, ni mes fatigues, ni – faut-il l’avouer  ? – mes dégouts d’enfant gâté, quand j’étais confronté à la vie des champs. Mais à défaut de jardins, il a probablement déjà vu des maisons, n’est-ce pas  ? Alors cette scène – et les milliers d’autres qui illustrent les écoquartiers du moment – ne seraient pas dues à l’ignorance des faits, mais à l’indifférence aux faits…

Ce serait la thèse (provisoire) d’un petit ouvrage que je souhaite écrire  : les architectes et les urbanistes écolos, plus généralement les promoteurs de la «  ville durable  », ne nous mentent pas. Ils nous baratinent. Ils sont au-delà de la sincérité et du mensonge. «  Quand un honnête homme s’exprime, il ne dit que ce qu’il croit vrai  ; de la même façon le menteur pense obligatoirement que ses déclarations sont fausses. À l’inverse, le baratineur n’est pas tributaire de telles contraintes  : il n’est ni du côté du vrai ni du côté du faux. À l’encontre de l’honnête homme et du menteur, il n’a pas les yeux fixés sur les faits, sauf s’ils peuvent l’aider à rendre son discours crédible. Il se moque de savoir s’il décrit correctement la réalité. Il se contente de choisir certains éléments ou d’en inventer d’autres en fonction de son objectif.  »[1] L’objectif des écolos serait de parachever ce que deux guerres mondiales et deux brutales après-guerre ont seulement commencé  : la destruction des villes et des campagnes préindustrielles, des cultures urbaines et rurales qui en découlent.

Il est imprudent d’accuser, sans preuve pour l’instant, ceux dont on est politiquement le plus proche. Il est encore moins prudent d’annoncer la couleur d’un texte qui n’est pas encore commencé, ni même pensé, à peine imaginé. Il est très probable que, tôt ou tard, en réalisant un travail que je souhaiterais régulièrement présenter sur ce site, j’aurais à me repentir d’une première hypothèse radicale, d’arrière-goût complotiste. Mais un honnête homme n’a pas le choix  : il doit avouer son mobile avant de l’amender.

Je commencerais, ces semaines prochaines, par identifier les origines du fatras écoquartiériste dont je pars. J’en présente quelques exemples croquignols, sans commentaires pour l’instant  : Écoquartiers

[1] Harry G. Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005, traduction De l’art de dire des conneries, Mazarine, 2017, p.65.