Correction d’atelier, d’après Le Caravage, Souper à Emmaüs, 1601, et Carlo Scarpa, Tombe de la famille Brion, San Vito d’Altivole, Trevise, Italie, 1969-1978, Pur 2013.

Il y a quelques jours, à l’heure du café, mon ami Jean-Marc se demandait si le travail d’atelier – ou de studio c’est égal – était encore possible dans les écoles d’architecture. N’en ayant plus l’expérience depuis 5 ans, mais gardant quelques contacts à l’école de Marseille, je convenais que ça devenait difficile, et que ça le serait de plus en plus  : la discussion d’auteurs, entre un enseignant et un étudiant, contrevient à trop de règles pédagogiques pour ne pas mourir à petit feu. «  Sauf évènement imprévu, donc probable  » (pour inverser le propos d’un Président de la République) il faudra bien remplacer la discussion d’auteurs par d’autres choses.

J’ai aimé cette libre discussion, d’autant plus qu’avant le Bac, j’ai détesté toutes les écoles, primaires et secondaires, publiques et privées, sévères à Alger, sournoises à Genève, disciplinaires à Aubervilliers, pète sec à Paris. De mémoire défaillante, de réflexes émoussés, de gestes gauches, j’étais mauvais élève en tout  : mauvais en calcul, mauvais en orthographe, mauvais sportif, mauvais joueur, mauvais camarade, mauvaise victime de mes gentils bourreaux, qui ne s’arrêtaient de me battre que quand je les faisais rire. Je ne dut mon intégrité physique qu’à mes talents comiques, et mon baccalauréat à l’obstination d’une mère qui, de conseil de discipline en juge pour enfants, m’y conduit – sans mention – par des transferts successifs, de villes en villes que j’aimais, d’écoles en écoles que je craignais.

Alors j’ai été ravi, en ateliers d’architecture, par des enseignants qui me traitaient comme un pair, plutôt que comme le petit maître d’un «  pédagogue  ». Je n’étais, bien sûr, qu’un tout petit pair du peuple, face à des enseignants issus pour la plupart de la grande bourgeoisie parisienne. J’étais un pair houspillé, engueulé, moqué, écrasé par l’asymétrie entre lui, l’enseignant, et moi, l’étudiant. Mais j’étais son pair, à égalité de droits – sinon de moyens – pour résoudre ensemble un problème partagé  : quel projet on fait  ? En atelier, l’enseignant en savait plus long que l’étudiant dans tous les domaines, sauf celui-là  : ici et maintenant, quel projet fait-on  ?

Ce qui pose aujourd’hui un problème à l’institution, dans le travail d’atelier, et à vrai dire dans toutes les recherches sans algorithmes, sans procédures certaines et explicites, ça n’est pas le manque de bienveillance des uns envers les autres, c’est l’extrême fragilité du savoir constitué. Ce savoir est bien là  ! Il est enseigné ex cathedra. Mais il ne sera utile dans un projet singulier que par des détours encore inconnus de l’étudiant et de l’enseignant. Cette ignorance partagée fondait leur joueuse et joyeuse égalité devant le projet  ; leur bouleversante parité… L’un comme l’autre pouvait s’apparaître en Socrate originel, qu’on suppose à tort ou à raison avant que Platon en fît un pédagogue retors  ; un Socrate ingénu, qui pose des questions en espérant des réponses qu’il ignore encore  : «  Que voulais-tu faire  ?  »  ; «  Et si on faisait comme ça  ?  ». Cette discussion d’auteur est devenue inaudible aux bons élèves qui – après un parcours du combattant épuisant – entrent dans les écoles supérieures pour y trouver d’aussi bons maîtres qu’ils en eurent au Lycée. Les gagnants de la course en sac veulent de meilleurs sacs  ! Ciao Socrate… Bonjour Hippias  ! Et pourquoi pas  ? Souvent, à relire les échanges entre eux deux, je préfère le bel et bon sophiste au vilain silène.

Peu importe. Ici et maintenant, c’est comme ça  ! L’atelier n’est plus compréhensible. Il va falloir trouver d’autres expédients, d’autres ruses du savoir pour triompher de l’ignorance à mille têtes. Après tout, trouver de nouveaux expédients pour vaincre de nouvelles misères, c’est ce que les architectes savent faire de mieux. Vous souvenez-vous de ce semestre confiné, en 2020  ? De ces étudiants identifiés par leurs initiales  ? De ces corrections compassées  ? De ces amphis virtuels où vous parliez devant des images en plein écran, sans être assuré que quiconque les voit et vous écoute  ? Il y a des pistes à creuser, quand-même elles n’enchantent guère… Ou alors, plutôt que de masquer les corps, peut-être faudrait-il voiler les dires  ; il y eut mille façons de le faire dans l’histoire  ; il y en aurait d’autres, où seraient corps et âmes voilées.

Bon courage, collègues  !

En raclant à la cuillère les grains de sucre qui restaient au fond de ma tasse, avant de quitter Jean-Marc, je me rappelais une note que j’avais écrite en 2002, et mise en ligne à l’ouverture de mon site, en 2018. Je l’adresse à nouveaux frais pour ceux qui ne l’auraient pas lue, c’est-à-dire tout le monde. Aujourd’hui je ne réécrirais pas ça de la même façon, je me passerais de Bitbol et d’Habermas, j’insisterais sur Wittgenstein et Searle, dont l’expérience en pensée est désormais parfaitement réalisée par les intelligences artificielles. Mais je ne renie rien. La note vaut surtout pour son annexe  : la retranscription d’une correction d’atelier de Carlo Scarpa, le 20 février 1975, publiée dans l’AMC de décembre 1979. On y trouve une demi-douzaine de propos, au moins, dont chacun justifierait une mise à pied de Carlo Scarpa à l’école de Venise, de nos jours. «  Il est tombé de la branche, le gentil écureuil  ». Et il est mort.

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