A Whiter Shade of Pale

Oskar Kokoschka (1886-1980), Portrait d’Adolf Loos, 1909.



Aux étudiants du studio S2 – Pascal Urbain

Comme vous savez tous lire un texte, le comprendre et le résumer – grâce en soit rendue à l’enseignement primaire et secondaire – vos analyses de l’Histoire d’un pauvre riche se ressemblent un peu, s’apparentent par des constats communs, à juste titre.

Et comme vous ne savez pas encore très bien nouer une intrigue intellectuelle – l’enseignement supérieur y pourvoira – les traits qui distinguent vos analyses les unes des autres sont peu saillants. Tous, vous êtes plus ou moins d’accord, et plus ou moins en désaccord, avec une histoire qui parle d’une toute autre époque que la nôtre, mais qui fait encore raisonner certaines de nos cordes sensibles.

Il n’est pas évident, dans ces conditions, d’analyser chacun de vos textes sans se répéter, à la mesure de vos répétitions collectives, ou d’identifier, parmi vous, des tendances collectives, des avis contrastés, des postures intellectuelles nettement différenciées  ; en sorte qu’au titre de la théorie, vos textes ne se distinguent par de pâles nuances de blancs.

C’est probablement un effet conjoint de l’enseignement laïc, de longue tradition, et de l’air du temps égotiste. Créé à une époque de forte tensions idéologiques, l’enseignement laïc eut à forger une culture commune, un savoir consensuel, ménageant forcément la chèvre et le chou  : thèse, antithèse, synthèse… Cet art du consensus scolaire, qui apaisait les conflits politiques, a été reconverti dans le «  vivre ensemble  » d’âmes solitaires. En ce moment où les perspectives collectives semblent restreintes, l’émiettement apparent des opinions individuelles est une forme renouvelée du consensus  : les opinions, dès lors qu’elles restent individuelles, sont toutes également respectables et, in fine, se valent toutes. «  Qu’est-ce que tu en pense, toi  ?  » est devenu un mantra lénifiant.

De ce point de vue, la place du sujet, signalé par la première personne du singulier, est une façon de contraster les plus clairs tons de pâle. Tandis que Alice Scharffe et Jeanne Maurel n’utilisent aucun «  je  », «  moi  » et «  me  », Alice Duran, Candice Joly et Maxime Grégoire en produisent chacun de 7 à 9. Quant à Léo-Pol Raud et Lisa Rusterholtz  : 4 à 2.

Il y a probablement, dans l’évitement systématique du «  je  », un comportement de bon élève – ce n’est pas un défaut  ! – que confirme le style, les citations et, parfois, le recours forcé au «  nous  ». Il y a probablement aussi, dans l’accumulation du «  je  », un hommage rendu à l’air du temps – qui pourrait le reprocher à de jeunes gens  ?

Mis à part le mantra déjà évoqué, mise à part la fabrique du consensus, qui se soucie vraiment de ce que vous pensez  ? Êtes-vous un génie, dont les œuvres seraient éclairées par ce que vous en dites  ? Êtes-vous un sage, dont les avis seraient des arguments d’autorité  ? Êtes-vous une star, dont les goûts personnels font le buzz  ? Êtes-vous un enfant, dont les babils réjouissent ses parents  ? Êtes-vous donc si aimé par vos lecteurs qu’ils adorent forcément ce que vous pensez  ? Plus probablement, vous comme moi, ne sommes susceptible d’intéresser un public que par des informations plus générales, ou plus franchement singulières que nos petites humeurs du jour.

Tout particulièrement, dans l’enseignement supérieur, nous visons à produire et à transmettre des savoirs aussi objectifs que possible. C’est la raison pour laquelle le «  je  » y est toujours un peu suspect. Mais il n’est pas interdit, loin s’en faut, et légitime en plusieurs circonstances  :

Il est légitime quand le rédacteur est acteur de la recherche  : «  j’ai interrogé Adolf Loos à ce propos en 1924  »  ; «  j’ai dénombré les occurrences de la première personne du singulier dans des textes d’étudiants  »  ; etc. Au vingtième siècle, l’usage recommandait souvent un «  nous  » qui est devenu pédant, quand il ne désigne pas une équipe de plusieurs chercheurs. L’usage actuel recommande encore un «  on  » impersonnel, ou une forme verbale objective  : «  la première personne du singulier est utilisée 15 fois dans Les intérieurs de la Rotonde  », par exemple. Mais dans un grand nombre de cas, le «  je  » d’acteur est plus franc du collier.

À l’envers du «  nous  » pédant, qui dissimule un je, certains «  je  » introspectifs valent pour nous  : «  je penses, donc je suis  » n’a pas pour principal intérêt d’établir l’existence de Descartes (qui n’est plus), mais d’établir l’existence de son lecteur supposé, quel qu’il soit  ; ce «  je  » là, si cher aux philosophes, est toujours un pari sur notre commune humanité  : si je pense, si je crois, si je ressens ceci ou cela, je suppose que mes lecteurs le pensent, le croient ou le ressentent aussi… et s’accorderont sur les conséquences que j’en tire. Notons bien qu’établir une opinion commune ne présente aucun intérêt intellectuel sans conclusion un tant soit peu paradoxale  : «  j’ai froid, donc il fait froid  » peut être vrai, mais c’est sans intérêt  ; «  j’ai froid en plein été, donc j’ai de la fièvre  » est de meilleure facture  ; «  j’ai froid, donc ce qui ne me tue pas me rend plus fort  » est souvent faux, mais vivifiant pour l’esprit. Le «  je  » qui vaut pour nous va chercher l’approbation du lecteur sur une conviction commune, à seule fin d’en inférer une conclusion à laquelle le lecteur n’avait pas pensé de prime abord.

Un «  je  », enfin, peut signaler une césure, un moment de bascule entre la prudence d’un constat objectif et l’audace d’un pari prospectif  : «  les chiffres montrent que nous avons passé un premier pic de l’épidémie  » (prudente objectivité) «  et j’ai quelques raisons d’espérer que les répliques seront de moindres importances  » (audace prospective).

Léo-Pol Raud, qui n’est pas avare de la première personne du singulier, l’utilise conformément aux usages académiques, sous toutes ses formes. Il utilise une fois le «  je  » d’acteur de la recherche – «  mais je m’égare  » – pour conclure une brève digression. Il utilise un «  je  » de césure – «  comment juger le résultat  ? À mon avis, difficile de vous répondre sans me laisser guider par mon ressenti.  » – pour répondre à une question délicate  ; d’un point de vue académique, son recours au «  ressenti  » vient trop tôt, avant d’avoir épuisé les ressources de l’objectivité. Surtout, Raud utilise un «  je  » introspectif, qui vaut pour nous  : «  J’ai vécu une situation similaire en accrochant un tableau que j’aimais particulièrement, dans ma chambre. Au fil du temps, l’émotion s’estompe peu à peu, ou plutôt les émotions changent  ». Ce propos ne nous informe que très accessoirement sur la biographie de Léo-Pol, qui (pour l’instant) n’intéresse personne. Mais son rapport à un tableau devenu familier (on voudrait soir lequel, par curiosité) peut faire écho à celle de nombreux amateurs d’art. Ce n’est pas, ici, un nous universel, mais un nous d’esthètes, que quelques lecteurs sont déjà, et que d’autres espèrent devenir. Raud en tire, par l’absurde, une conclusion assez singulière  : «  À l’inverse, si chaque chose avait une valeur émotionnelle bien connue, la perception provoquerait toujours la même sensation. Plaisir à répétition, plaisir mécanique, comme si un sentiment de satiété ne serait jamais atteint  : «  de la monotonie crée l’ennui.  »

Partant d’un constat partagé – mon/notre regard change – Léo-Pol Raud conclut (un peu succinctement) qu’un regard constant sur un objet constant gâcherait notre plaisir esthétique. Il n’en explore pas explicitement deux corollaires  : un regard changeant sur un objet constant pourrait nous satisfaire  ; un regard constant sur un objet changeant pourrait nous plaire aussi. Mais il ferme le banc par une énigmatique et brillante accusation  : si l’art était une religion, le pauvre riche en serait un «  faux-dévot  ». Après, le texte de Raud se disperse un peu et je ne voudrais pas, en poursuivant ma critique, être pris, moi aussi, en flagrant délit de digression.

Si j’insiste tant sur les bons usages du «  je  », c’est bien sûr, par contraste, pour en montrer le travers principal  : dans un monde ou toute opinion personnelle vaut en soi, abstraction faite de toute critique objective, celui qui met en scène son opinion vit dans un présent perpétuel, où un certain Loos pense ceci, tandis que je pense cela, mais peu importe, c’est dit c’est dit, restons bons amis, voulez-vous… Les opinions personnelles, toutes également légitimes, ne se heurtent jamais, s’effleurent à peine, dans un monde spectral où aucun avis ne fait ombre aux autres.

L’aventure intellectuelle des sciences inexactes (puisque d’autres se targuent abusivement d’être «  exactes  ») est autrement faite  : on y éclaire des coins obscurs  ; on y révoque de fausses clartés  ; on y avive les couleurs  ; on y renouvelle en permanence le regard porté sur les choses  ; on se méfie de ce qui va de soi, comme de la peste  ; on partage, avec les enfants, un perpétuel étonnement d’être au monde, à ce monde-là, plutôt qu’à un autre.

De ce point de vue, Adolf Loos est un personnage rêvé, au figuré, dont on voudrait qu’il le fût au propre  : un architecte aussi improbable, vivant et travaillant dans une ville improbable, à la vieille d’une guerre improbable, aurait bien mérité l’honneur qui fut seulement accordé à Homère  : ne pas exister autrement que par des œuvres qu’on lui attribue à tort. Certains d’entre vous ont effleuré du bout des doigts la bizarrerie du personnage. C’est déjà formidable. Les autres y viendront.

J’en veux pour indice une excellente question posée par Alice Duran «  Pourquoi cet homme si malheureux n’a pas choisi de renvoyer l’architecte pour vivre sa propre vie avec ses propres choix tout en gardant le travail de l’architecte  ?  » Le Discours de la servitude volontaire (1574-1576) d’Étienne de la Boétie, si utile en de semblables choses, n’aide pas dans le cas d’espèce. La réponse est simple  : le pauvre riche est asservi à son architecte parce que c’est un personnage de fiction, qu’Adolf Loos – qui pourrait lui-même n’avoir jamais existé – a imaginé assez proche de la bourgeoisie viennoise du début du vingtième siècle pour qu’elle s’y reconnaisse, mais trop ridicule pour qu’elle s’y complaise. Quand on a posé une bonne question, le gros du travail est déjà fait. Citoyenne Duran, encore un effort pour être intellectuelle  ! Je vous cède la parole.

Alice Duran

Le texte étudié est l’Histoire d’un pauvre riche par Adolf Loos, le personnage principal est décrit comme «  un homme qui avait de l’argent et du bien, une femme fidèle qui effaçait les soucis des affaires d’un baiser sur son front, une ribambelle d’enfants que lui aurait enviés le plus pauvre de ses ouvriers. Ses amis l’aimaient, car tout ce qu’il touchait se changeait en or.  ». Voulant devenir heureux il s’est mis en tête de trouver un architecte qui lui amènera l’art dans sa maison. L’architecte étant choisi il entreprit des travaux colossaux pour que l’art envahi ses quatre murs. Il dessina absolument tout pour que chaque élément soient connus pour mettre en valeur l’art.
L’architecte prit tellement à cœur son devoir qu’il en oublia les habitants de la maison. Il interdit à l’homme de recevoir le moindre cadeau et d’acheter la moindre chose pour lui, en lui disant que la maison était finie et qu’elle ne méritait aucun objet supplémentaire. Finalement l’homme se vit malheureux car tous ses plaisirs étaient éteints.

Je trouve ce texte très intéressant vers la fin car on comprend que sa maison est devenue sa prison et l’architecte le gardien lui disant ce qu’il peut faire ou non. L’architecte essaye de tout contrôler et donne une vision à l’art différente, selon lui il faut suivre les règles pour le respecter son art qui est devenu maitre de ses occupants. Il devient maitre des lieux a place de son client. Mais une question me vient  : pourquoi cet homme si malheureux n’a pas choisi de renvoyer l’architecte pour vivre sa propre vie avec ses propres choix tout en gardant le travail de l’architecte  ?

Qui est le maitre des lieux  ? Pouvons-nous dire que l’art est figé dans le temps  ? Qu’il ne peut évoluer, grandir ou s’améliorer  ? Et l’homme aime-t-il vraiment sa maison avec les inventions de l’architecte et son art  ?

Je pense que la définition de l’art est propre à chacun, elle est fonction de ses goûts (culture, éducation, de son éveil a l’art…). C’est ce qui donne au décor d’une maison son caractère, la maison devient le reflet de la personne. On peut dire à sa façon que les lieux sont décorés avec goût. Je vais reprendre une ligne du texte qui m’a interpelée et qui appui mes propos précédents. «  Elles demeurent la propriété spirituelle de celui qui les a conçues.  » sorti du contexte du texte puisque qu’il parlait des artisans et des architectes.
Je pense que si un décorateur fais bien son travail il doit en effet avoir un lien spirituel avec son client pour comprendre ses envies, ses goûts et surtout que l’espace devient sien et pas seulement la composition du décorateur. Ce qui donne tout un autre sens à la compréhension du texte.

Adolf Loos exprime le fait que les appartements «  de style  » son donc impersonnel et qu’ils ne peuvent pas connaitre de souvenirs. Je suis à moitié d’accord pour moi une maison doit être vivante où nous pouvons déplacer le mobilier. Nous ne retrouvons pas forcément cela dans les maisons «  de style  » et dans ce cas là selon moi ce (n’est) pas vivable. Cependant si nos goûts sont de l’ordre du style et que nous ne voulons pas pour autant que la maison soit figée et sans vie je pense que nous pouvons lier les deux.
Dans cette période de confinement nous voyons nos espaces de vie différemment, nous avons envie de changer la place des meubles d’acheter de nouveaux ustensiles, tableaux, œuvres d’art, nous avons envie de renouveau dans notre vie qui est pour le moment assez répétitive.

Alice Scharffe

«  Il n’y a pas d’œuvres parfaites.  »

Force est de constater que les textes d’Adolf Loos, bien qu’écrits il y a plus d’un siècle, restent éminemment actuels. Cette propension à vouloir suivre une «  tendance  », une «  mode  », en bref, le goût de créateurs, designers, architectes du moment est toujours présente de nos jours. Ainsi pense-t-on peut-être pouvoir accéder au beau, au vrai, à la «  perfection  » mais au risque, inconscient, d’y perdre notre liberté.
Mais n’est-ce pas finalement affaire d’éducation  ? Une éducation qui donnerait à apprendre à croire en soi, en ses choix. Si l’on adopte une posture qui nous laisse libres en partant du principe, comme il est dit, qu’«  il n’y a pas d’œuvres parfaites  », on peut alors se mettre à l’écoute de ce qui est bon pour nous et ceci s’applique à notre mode de vie comme à notre lieu de vie.

Oscar Wilde écrivit, dans l’Âme Humaine, «  La véritable perfection de l’homme ne réside pas dans ce qu’il a mais dans ce qu’il est.  »  Cette perfection tant recherchée serait donc bel et bien là en nous et s’exprimerait à travers nos choix personnels exposés sans fard, mais avec nos émotions, notre histoire. Ne plus être dans le paraître pour entrer dans l’être.

La démarche qui tend à trouver ce «  je ne sais quoi  » qui manque à un chef-d’œuvre pour que nous puissions nous en rapprocher au point de nouer avec lui une forme d’intimité. Entrer dans l’œuvre, la comprendre et la vivre à la façon de celui qui l’habite.

Ainsi la démarche qui consiste à ajouter un espace de méditation à un chef-d’œuvre de l’architecture s’envisage à travers ce que cet espace nouveau vient apporter à la vie de ce lieu. Reprenant la philosophie d’Adolf Loos, développée dans Histoire d’un pauvre riche, plus que faire entrer l’Art il serait alors question de faire entrer un art de vivre en lien avec l’être profond de ses occupants.

Candice Joly

Cette histoire est selon moins très intéressante par son message. Il s’agit là de comprendre que dans l’architecture, il ne faut pas chercher à tout prix à faire de l’art, car très vite, celui-ci peut rendre un logement impersonnel. C’est d’ailleurs l’histoire de ce pauvre riche qui se retrouve dans une maison où il ne peut faire rien de ce qu’il aime  : en fin de compte il habite dans une maison qui n’est pas la sienne. Cette réflexion n’est pas nouvelle pour moi, car j’ai beaucoup de souvenirs de moi regardant des maisons d’architectes et les trouvant magnifique et rêvant d’habiter dedans. Mais très vite, ma mère m’a fait réaliser que c’est la maison de quelqu’un d’autre et que y habiter pour moi serait très inconfortable car je ne m’y sentirais jamais chez moi.

C’est pourquoi selon moi l’architecte ne doit pas chercher à construire l’intérieur d’un client, c’est à celui-ci de le construire au fil des années et de faire son chez-soi. L’architecte offre une base, sans oublier qu’il doit tout de même répondre à des attentes, il y a donc avant la conception un réel travail de recherches, l’architecte doit apprendre à connaître son client Prenons pour comparaison un enfant à qui on donne une feuille blanche  : il y dessinera son dessin, ce qu’il aime, il partagera des souvenirs, c’est personnel. En revanche si l’on donne un coloriage à un enfant, il ne fera que le colorier, il n’y aura aucune attache émotionnelle. Et c’est ce que je veux montrer dans ce projet On travaille pour quelqu’un, il ne faut donc pas chercher à tout prix à attribuer un usage à chaque élément de la pièce, c’est un travail réservé au propriétaire. Il faut donc travailler dans la simplicité, dans l’universalité.

Jeanne Maurel

Ce texte nous fait comprendre que l’histoire se déroule dans les années 1900 ou le «  style 1900  » que l’on appelle Art Nouveau prône une «  œuvre d’art total  ». Ce mouvement réunit les arts et l’artisanat, il voulait que chaque chose, chaque objet, participe à une décoration raffinée.
Dans ce texte, Adolf Loos, nous raconte l’histoire d’un «  pauvre riche  » qui commissionne un designer «  d’Art Nouveau  » pour introduire «  l’Art dans chaque chose  ». Cette œuvre d’art total faisait bien plus que combiner l’art et l’artisanat, elle fusionnait l’objet et le sujet. Pour l’architecte, cela représentait la perfection «  Vous êtes complet  !  ». Cependant le propriétaire n’était pas du même avis.

L’auteur du texte nous fait comprendre alors que les limites ont été dépassées et que cela amène à une perte catastrophique. C’est pourquoi on ressent le malaise du «  pauvre riche  », il est devenu un homme sans qualités, tout lui avait était dicté, il n’avait «  pas le droit  » d’ajouter quoique ce soit à son propre appartement car cela risquerait de «  détruire toute l’atmosphère  » du travail de l’architecte. Ce qui manquait au propriétaire, c’était la différence, la distinction. Pour Adolf Loos, un architecte doit maitriser le pouvoir d’évocation, être capable d’émerveiller des sentiments, de créer une atmosphère. Il tient à donner un sentiment d’assurance, de sécurité, en s’efforçant de favoriser chez les occupants une identification à leur maison.

Dans «  les intérieurs de la rotonde  », Adolf Loos n’admire pas seulement la chambre d’Otto Wagner, parfaitement conçue par Otto Wagner et parfaitement adapté pour Otto Wagner. Il fait aussi l’éloge des intérieurs déterminés au grès des circonstance comme celui où il a grandi lui-même  : la table et ses affreuses ferrures, le secrétaire avec sa tâche d’encre. Il met en évidence l’importance de la tradition, afin d’éviter les débordements de fantaisies (ornementations). L’auteur n’est pas radicalement opposé à l’ornement, mais il fait un raisonnement plus subtil. Il montre que l’ornement doit être une expression qui correspond à la culture et à la sensibilité de ceux qui se trouvent chez les paysans, les artisans. Il nous fait comprendre que l’enjeu de la tradition ne doit être modifiée que pour tenir compte de nouvelles exigences concrètes, et non par caprice esthétique.

Adolf Loos démontre ici qu’il ne faut en aucun cas déléguer à un seul autre, l’expression de sa propre personnalité. Il réagit contre les aménagements trop parfaitement conçus par d’autres, et encourage à aimer les aléas de l’histoire. Il est propre à chacun de concevoir son histoire.
Simplement il s’efforce de nous «  convertir  » au choix d’une richesse authentique, non d’un luxe de marchandise universel.

Léo-Pol Raud

L’Histoire d’un pauvre riche d’Adolf Loos présente l’art comme accompli et fini à travers une caricature d’un homme, le pauvre riche, corrompu par la non-compréhension de cet art. Cet homme cherche son bonheur au travers de l’art, par le fait de posséder un art reconnu par tous. Son bonheur se concrétise au travers de cette persuasion car il reste insensible et admet n’y rien comprendre. D’ailleurs Adolf Loos fait preuve de beaucoup d’humour lorsqu’il décrit son enivrement «  son pied s’enfonçait dans de l’art lorsqu’il foulait ses tapis. Il se roulait dans l’art avec un enthousiasme extraordinaire  ».

Sa maison, richement décorée, correspond à un art total qui, comme nous l’avons dit est un art qui se suffit à lui-même. Un art abouti, juste, rien de plus, rien de moins. On reprend notre grande thématique des moustaches de Salvador Dali. Peut-on ajouter quelque chose pour embellir le tout  ? Et puis, comment juger le résultat  ? À mon avis, difficile de vous répondre sans me laisser guider par mon ressenti. Mais cela demeure une affaire personnelle, comment faire l’unanimité  ? On peut effectivement mettre en valeur ce qui a été fait, ou bien le questionner, ou encore permettre la lisibilité de l’œuvre, de son histoire… On peut «  ajouter  » et même «  rajouter  » lorsqu’une une restauration s’impose. La question est plus qu’actuelle avec Notre- Dame de Paris mais je m’égare.

Pour revenir à cet art qui ne demande aucune modification ni ajout, il est présent dans la totalité de la maison. Il lui est impossible de l’éviter, il doit s’y confronter quotidiennement mais devient repoussoir. C’est pourquoi cet art «  fatigue  ». «  Auriez-vous le courage d’habiter dans une galerie de peinture  ?  » C’est certain qu’il faut faire preuve de disposition à l’art pour le recevoir. J’ai vécu une situation similaire en accrochant un tableau que j’aimais particulièrement, dans ma chambre. Au fil du temps, l’émotion s’estompe peu à peu, ou plutôt les émotions changent. Se retrouver contemplatif face à un tableau, ou tout autre représentation artistique, aide à prendre conscience que l’appréciation évolue. De la surprise au familier, du mystérieux à la compréhension, chaque sensation, aussi légitime qu’elle soit se modifie. Et on peut se dire heureusement. À l’inverse, si chaque chose avait une valeur émotionnelle bien connue, la perception provoquerait toujours la même sensation. Plaisir à répétition, plaisir mécanique, comme si un sentiment de satiété ne serait jamais atteint  : «  de la monotonie crée l’ennui  ».

Employer des mots comme mystère, contemplatif avec une connotation incontestablement religieuse m’oblige à me demander si l’art ne serait pas une religion. Et là, nous nous rendons compte que notre ami pauvre riche est un faux dévot.

Un autre problème se pose. Notre pauvre riche se retrouve dans un espace qui n’est pas le sien. Il le parcourt d’une manière non naturelle, celle prescrite par son «  confesseur  » architecte  : «  Quand il avait pris un objet dans sa main, il lui fallait ensuite chercher longtemps pour tâcher de deviner quelle était sa vraie place.  »

En son temps, vous nous aviez mis en garde pendant la «  semaine de maquettes-carton  » de la posture de l’architecte face à l’utilisation de son bâtiment (avec l’exemple de la banquette de musée face à une ouverture). Il ne peut se prendre pour un démiurge et sans prendre en compte l’usage qu’en fera le visiteur, l’habitant, le passant, etc… L’Architecture a comme fonction première d’être pratiquée. Le pauvre riche est en trop dans ce décor. Il a rendu sa maison inhabitable, un comble pour une maison. Captif de l’art, il en devient prisonnier au point de ne pouvoir déplacer un objet. L’art n’a pas cette fonction. C’est l’homme perverti qui s’obstine à se confiner dans cet état moral. «  L’art exige des sacrifices  »  ; «  l’art commande  ; il s’agit de rester ferme  »  : l’art l’aliène.

Le deuxième texte, Les intérieurs de la Rotonde, fait écho au précédent, où l’Histoire d’un pauvre riche se réfère à celui-ci pour respecter la chronologie. On questionne l’architecture, son aménagement mais de façon plus théorique et on y oppose le bon au mauvais aménagement. Adolf Loos accuse les aménagements qui respectent scrupuleusement les styles, et de façon plus globale tout meuble produit par un artiste.

C’est cette fois-ci, en comparant le «  bourgeois  » captif des styles du «  paysan  » qui en est étranger qu’on prend conscience des degrés de liberté que donne un logement. Le paysan a un espace qui correspond à ses propres pratiques, ses besoins et ses envies par un aménagement libre, sans contraintes. Il a la pleine jouissance de son logement. C’est pourquoi on retrouve de «  l’intimité  » dans sa chambre. Les souvenirs de Loos en référence aux «  cadres affreux  » et à «  la table  » de son enfance révèle cette jouissance face à son mobilier et à son attachement sentimental  : «  bric-à-brac pour tout autres, reliques saintes pour la famille  ».

Cette incapacité d’être chez-soi avec des pièces décorées avec style vient également du lien inaltérable entre l’artiste et son œuvre, «  ce lien spirituel  ». Le meuble, même s’il est acheté, appartient toujours d’une certaine façon à son concepteur. D’où l’admiration du narrateur pour Otto Wagner qui affiche son génie en masquant son talent d’architecte.

On retrouve une nouvelle fois la société corrompue qui ne jouit de l’art que par ce qu’il dégage auprès des autres, par la manifestation d’une certaine puissance  : «  si je pouvais loger aussi somptueusement  ». Cette société consomme et navigue entre les différentes tendances sans réfléchir sur elle-même, sur sa pratique du lieu. La prise de conscience de notre pauvre riche est exceptionnelle car c’est en allant à l’extrême, à la caricature qu’il a pu se rendre compte de la supercherie.

Pour conclure, il est nécessaire de reprendre le début du texte  : «  que chacun soit son propre décorateur  », solution ultime pour une pratique cohérente de son propre espace.

Lilou Kreisberger

Pour débuter cette analyse, commençons par l’idéologie de cet architecte. Il affirme ne pas vouloir emménager un espace, c’est-à-dire ne pas prédire la vie de celui qui habite le logement. Avec un peu de recul, on peut se faire la réflexion, qu’après tout, c’est un raisonnement des plus logiques. Mais, il est vrai que lorsqu’on regarde un concept de l’extérieur et que l’on y porte un regard analytique, c’est une dictée que peut faire l’architecte sur les pas, les faits et les gestes des habitants.
L’histoire que narre Adolf Loos est assez déstabilisante et je dirais par la même occasion, révélatrice. Dans le personnage du riche, peuvent s’y référer tous ceux qui désirent être guidés dans la recherche de l’art à l’intérieur. C’est à s’y méprendre mais ici, le plus intelligent n’est pas l’architecte, bien au contraire. Ceci est même plutôt malsain que de désirer enfermer une personne dans son habitation, son lieu de prédilection.
Je pense alors, que de ce texte, il serait judicieux d’en tirer quelques conclusions, ou plutôt conseils. Par exemple, celui de ne pas tomber dans cette supercherie qu’est d’imposer un style de vie. Mais de laisser libre cours à l’usager d’utiliser l’espace comme il perçoit, à sa manière, sa façon. C’est dire qu’en tant qu’élevé en architecture et novice dans la réflexion du projet, on pourrait vite tomber dans ces travers, à plus ou moins grande échelle. Alors, restons humble et libre d’esprits, il serait triste de s’enfermer dans une cage spirituelle.
Pour lier ce texte à la consigne de notre nouveau projet, nous pouvons nous demander sur qu’est-ce qu’un espace de méditation au fond  ? Pour certains, cela serait quelque chose de petit, comme un cocon. Pour d’autres, un espace bien aménagé avec pleins de matériels visant à exercer de multiples exercices mentaux. Or pour moi, et comme on peut le voir dans mes références, j’opterais pour « Less is More ». Si on cherche à se vider l’esprit, pourquoi l’encombrer dans des choses superflues  ? Je me suis réellement posé cette question quand, sur Pinterest, j’ai vu des milliers de photos de petits poufs avec mille et un tapis sur le sol et des tentures à en perdre la vue. Mais voilà la subtilité, penser et créer un espace que l’on pense être le meilleur sans tomber dans la dictature et obliger notre point de vue à celui qui désir cet espace.

Lisa Rusterholtz

Adolf Loos, dans sa nouvelle Histoire d’un pauvre riche, commence par s’intéresser au propriétaire de l’appartement. Il le décrit, et associe son humeur à l’architecture de son appartement. En effet, l’homme est triste, malheureux, et il va trouver du réconfort dans l’art. Cet homme parle de l’art comme une libération de l’esprit, un remède, une issue au bonheur. Il demande alors à un architecte «  introduisez l’art dans ma demeure, je ne regarderai pas à la dépense  ». C’est à ce moment là que l’homme fut comblé, il pense alors art, dort art, vit art. Adolf Loos, après avoir parlé de la vie du propriétaire parle ensuite de l’architecte. «  L’architecte n’avait rien, absolument rien oublié  », son rôle a été d’amener l’art dans l’appartement de l’homme, et il l’a fait de manière absolument remarquable, inspirante, admirable. «  L’architecte devait recourir aux plans pour découvrir l’emplacement qui convenait à une boite d’allumettes  » tout est pensé et réfléchi par l’architecte, même le propriétaire riche de l’appartement se trouve dépourvu devant une telle beauté, il ne sait pas où doivent se mettre les choses, ni dans quel ordre, ou quels sont les codes à respecter. Pour ce dernier, plus il y avait d’art dans sa vie, plus il était heureux. Il mélangea l’art de la décoration, l’architecture puis enfin l’art musical. Cependant, Adolf Loos ajoute «  la vérité nous oblige à dire qu’il passait chez lui le moins de temps possible  » l’art exige des sacrifices, fatigue, et ne nous fait pas seulement penser mais réfléchir. Si nous voulons faire entrer l’art dans nos vies, il faut que nous fassions l’impasse sur le reste. L’homme fut confronté à cela lorsqu’il voulut ajouter des effets personnels dans son appartement exclusivement réservé à l’art, que l’architecte désapprouvât de façon catégorique. Tout type d’objet qui ne serait pas dessiné par lui ferait tâche  : l’art ou rien. Son appartement «  était complet  ». Mais peut-on être réellement empli d’art au point de ne plus pouvoir rien n’y ajouter  ? Était-ce cela le but de l’art  ? D’atteindre un point où on ne peut plus jouer avec  ?

À cela Adolf Loos répond «  que chacun soit son propre décorateur  ». Il oppose alors ceux qui pensent que «  n’a droit à la beauté […] que le logement «  de style  » «  à ceux qui pensent en réalité que l’appartement «  de style  » «  demeure la propriété spirituelle de celui qui les a conçues  », ils manquent d’intimité. C’est alors qu’est remis en question cet «  art  » trop présent dans la vie de cet homme, qui n’était plus du tout épanoui. Il en vient à parler de sa vie à lui, Adolf Loos nous parle de son appartement où il vivait avec ses parents. «  Chaque meuble, chaque chose, chaque objet racontant une histoire, l’histoire de ma famille  », c’est ce qui manquait à l’homme riche. Malgré le fait que ce ne soit pas un appartement de «  style  », «  l’appartement avait un style  : celui de ses habitants, celui de la famille  ». «  Nous achetons ce qui nous plait, au fur et à mesure que nous en avons besoin  », c’est un plaisir que l’homme riche ne peut pas avoir, il est frustré, et ne peut maintenant plus se faire plaisir en achetant de nouveaux meubles, étant donné qu’il a déjà tout. «  Le goût et le besoin de changer ont toujours été cousins  » nous n’avons pas de goût si nous estimons que nous n’avons plus besoin de rien dans notre appartement.

En parlant de la Rotonde, la chambre la plus admirée est celle qui «  exerce la fascination de ce qui est individuel et personnel  » personne ne peut s’y sentir chez soi mise à part son propriétaire. Adolf Loos finit son analyse en vantant les mérites de l’architecte Otto Wagner, qui «  sait oublier qu’il est architecte et se glisser dans la peau d’un artisan  ».

Tout est question de goût, de style ou encore de mode. Adolf Loos en parle de cette «  mode  » qui nous dicte un jour ce que l’on doit porter, l’autre jour ce que l’on doit meubler, comme étant quelque chose qu’il faut accepter.

Ce que ce texte nous apprend réellement c’est une manière de concevoir, de penser mais aussi et surtout ressentir. Comment se sent on dans une pièce  ? Quoi ajouter pour harmoniser le tout  ? C’est exactement l’exercice auquel nous sommes confrontés.

Je vous parlerai alors de mes premières recherches pour le projet que nous avons à réaliser.

J’ai commencé par relever les consignes que vous nous donniez, vous disiez qu’il faut «  rechercher, non seulement leurs évidentes qualités, mais aussi bien leurs vices cachés  ; et y remédier par le projet d’un petit espace de méditation, provisoirement adjoint au chef d’œuvre que vous allez joyeusement (et provisoirement) massacrer  » en parlant de nos bâtiments. En ne faisant pas l’erreur «  d’identifier ce qui, à part l’architecture, ne va pas dans telle ou telle maison  ». Puis, il faut «  traquer les vices internes à la discipline, ni plus ni moins que Colin Rowe, quand il montre les difficultés de Le Corbusier qui, en se libérant du plan, se retrouve captif de la coupe  ». Enfin, «  il n’y a pas d’œuvres parfaites, et s’il y en avait, elles seraient aussi haïssables que la maison du pauvre riche  ».

Le texte de Lisa Rusterholtz enchaîne sans hiatus l’analyse de Loos et celle de son projet. Pour adopter une règle commune, il est ici, artificiellement interrompu. Il sera poursuivi, dans l’analyse des projets, en rappelant le dernier paragraphe, conclusion de la première partie et interduction de la suivante.

Maxime Grégoire

Concernant […] les textes d’Adolf Loos, j’ai trouvé qu’ils étaient plus simples à lire que les précédents mais pas moins intéressants. Ce sont des textes argumentatifs qui défendent la thèse de Loos sur les intérieurs donc naturellement on se prend au jeu et il semble d’autant plus difficile d’adopter un regard critique tant ces textes sont d’aspect simple. Dans le document que je vous envoie j’essaye donc d’analyser le texte au fur et à mesure que je le lis puis, dans le paragraphe de conclusions, j’essaye de contextualiser, d’adopter un regard critique selon ce que je pense et j’essaye de faire le parallèle avec aujourd’hui. En vue de l’évolution de la position de l’architecture et des modes de décorations d’intérieurs, je dirais qu’Adolf Loos était un visionnaire même si je n’approuve pas l’ensemble de ses idées.

Histoire d’un pauvre riche, Adolf Loos (26 Avril 1900)

Dans ce texte, Adolf Loos raconte l’histoire d’un riche entrepreneur dont tout-le-monde envie la vie : il a une femme aimante, beaucoup d’enfants et de l’argent. Cependant, il se rend compte qu’il ne connaît pas le bonheur et que ses ouvriers, bien que pauvres, lui semblent plus heureux que lui. Cet homme décide donc d’inviter l’Art dans sa maison, et plus précisément de couvrir sa maison d’Art, du sol aux plafond, des sculptures aux petites cuillères en passant par le mobilier, convaincu que vivre entouré d’Art fera de lui un homme comblé.

Ce texte est présenté à la façon d’un conte et tourne en ridicule cette envie d’Art omniprésent dans le logement. Dès les premiers paragraphes, on voit à quel point il pourrait être insupportable de vivre dans une telle maison, une maison qui ne nous appartient pas, qui n’appartient à personne : ni à l’architecte, ni au peintre, ni au sculpteur, ni à l’ébéniste, ni même au propriétaire contraint de suivre une organisation constante qui n’est pas la sienne et qui doit en théorie rester immuable. Cette mise en scène excessive de l’Art ne semble pas laisser place à la créativité, au repos ni même à l’affect. Si bien que le propriétaire passe le moins de temps possible dans sa maison et préfère sortir chez ses amis ou au café pour se détendre.

L’architecte, véritable chef d’orchestre de l’œuvre complète, la maison, a tout prévu : chaque objet a sa place, sa place et pas une autre. Il semble être un complet farfelu et va même jusqu’à critiquer le propriétaire pour utiliser les chaussons (dessinés par l’architecte lui-même) dans la mauvaise pièce, non accordés avec les couleurs du reste de la maison. Le chef d’orchestre considère avoir créé une œuvre complète que rien ni personne n’est autorisé à perturber. Le propriétaire n’est plus chez lui mais dans l’œuvre d’Art, il n’a pas le droit de recevoir de cadeaux, de vivre comme il l’entend ou même d’exprimer sa personnalité (par la décoration, l’agencement des meubles, son accoutrement …) au sein de sa demeure.

Au final, le riche entrepreneur se rend compte que l’Art ne l’a pas rendu plus heureux, au contraire, en plus d’évoluer dans un univers immuable (et qui doit très certainement être lassant), l’Art prive le propriétaire (mal)heureux de tout bonheur et sentiment passé ou futur.

Ce texte est rédigé de façon à nous faire adhérer le plus facilement possible au point de vue d’Adolf Loos concernant l’Art total en prenant l’exemple de l’excès mais comme pour toute chose, l’excès n’est jamais favorable, c’est pourquoi je continue de penser qu’il n’est pas mal de proposer certaines formes d’Art dans le foyer sans pour autant tomber dans l’excès et sans supprimer les libertés de l’habitant qui peut très bien être Art par sa façon de vivre où d’occuper l’espace. De plus, si je recontextualise, le texte est écrit pendant la période Art Nouveau, une période que j’affectionne tout particulièrement dans la limite où le décor ne devient pas trop excessif.

Les intérieurs de la Rotonde, Adolf Loos (26 Avril 1900)

Dans ce second texte, Adolf Loos présente sa théorie sur les intérieurs. Sa théorie est la suivante  : il faut s’abolir des styles et laisser au propriétaire la pleine liberté d’aménager et de décorer ses intérieurs comme il l’entend. Selon lui, les styles représentent un emprisonnement dans la façon de s’exprimer dans la décoration de sa propriété. Il serait absurde d’assortir l’ensemble de ses meubles dans une même pièce tant il serait simple de rassembler des meubles pêle-mêle sans même se poser de question  ! Sans compter qu’une pièce de «  style  » ne reflète en rien la personnalité du propriétaire alors qu’une pièce meublée avec l’horloge héritée de la grand-mère ou le fauteuil de l’ancêtre représente l’histoire familiale du propriétaire et possède un certain caractère sentimental. Les nouveaux meubles que le propriétaire achète sont des reflets de ses besoins actuels ou futurs ainsi que de ses goûts personnels. L’ensemble est un reflet, une trace de la vie des habitants.

Cependant, cette théorie ne s’applique que chez le particulier et plus précisément dans les pièces à vivre. Peut-être parce que les halls d’hôtel, les Opéras, les espaces publics ne reflètent pas une façon de vivre mais seraient une vitrine de prestige, ils doivent refléter l’idée de perfection et nos envies : ce sont des espaces immuables car leur fonction ne leur permet pas d’être continuellement perturbés par nos actions.

Adolf Loos poursuit sa théorie en expliquant que l’architecte ne doit pas selon lui être le seul et unique créateur du logis. Néanmoins, il sait apprécier les qualités de l’architecte Otto Wagner bien qu’il soit l’unique créateur de l’ensemble de sa maison personnelle. Adolf Loos reconnaît chez lui une capacité à créer un espace qui lui ressemble avant toute chose : Otto Wagner ne cherche pas un style mais crée son propre style et le crée selon la pensée de l’artisan qu’il incarne lors de la création du mobilier.

Ce texte est assez visionnaire dans le sens où l’abolition du style est devenue une norme aujourd’hui. Cependant, le côté pêle-mêle est devenu une sorte de style et la doctrine de Loos va encore plus loin à l’ère de la société de consommation où l’on ne tient même plus compte de notre héritage (on ne trouve presque plus la vielle horloge-comtoise de la grand-mère dans aucune maison car elle prend trop de place et n’est pas assez moderne alors on préfère s’en débarrasser) et l’où on achète au fur et à mesure selon nos besoins, cependant, de nos jours, la décoration n’est plus reflet de notre personnalité, de notre histoire mais uniquement de nos besoins, elle est neutre, vide et porte un nom  : IKEA. Au final, les excès ne sont jamais bons et la théorie avant-gardiste d’Adolf Loos semble avoir dérivé parallèlement à l’évolution de notre société : cette même théorie semble donc se retourner contre lui aujourd’hui.